la statuaire lobi
et celle des peuples apparentés
un exemple d'art de culte

par Claude-Henri Pirat

Une très riche synthèse de nombreuses recherches. Les différentes études qui ont été menées permettent de mieux percevoir la statuaire lobi, dans ses rapports avec le contexte socio-religieux complexe dans lequel elle intervient. Elle est tirée du premier numéro (août 94) de la meilleure revue (à mon sens) sur les "arts premiers" qui existe sur le marché. Elle est trimestrielle et paraît en deux versions, anglaise et française.                                         Aller vers la version anglaise
Voici leurs coordonnées :
Art Tribal
29, Rue Saint Amand, 75015 Paris, FRANCE. Tel: 0148425776 Fax: 0148560854

Site web : http://www.etribal.com/

un extrait de la conclusion: ..."alors que dans les arts de cour, en Afrique comme ailleurs, viennent s'intercaler entre l'œuvre et son auteur des motivations qui ne sont pas les siennes, le sculpteur lobi demeure au cœur de la bataille que les hommes doivent livrer contre les forces occultes, et pour laquelle il taille dans le bois. C'est alors que, si le hasard ou la nécessité a fait collusion avec le talent, les gestes qui sans doute libèrent le fond de son être, l'amènent, à son insu peut-être, à des réussites intenses et fiévreuses comme autant de cris poussés dans la pénombre pour conjurer le mal, exorciser la peur.
Toutes entières tendues par le ressort des cultes, ces sculptures sont pour nous, plus que d'improbables leçons sur des rites étranges, l'expression d'un acte créateur directement appréciable, dont l'intérêt dépasse et transcende par sa survivance, y compris pour les Lobi dans le futur, le sens rituel qui les étreint."

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statuaire lobi
présentation
structures sociales
religion
les figures sculptées
les variations stylistiques et le sculpteur lobi
bibliographie

(1) Cette distance est un minimum entre !a maison du père et celle de son fils. Elle est donc souvent plus importante, et un "village" lobi présente un habitat très éparpillé.

(2) L'orthographe adoptée pour les quelques mots en "lobiri", langue des Lobi, est telle que la lecture se rapproche de la prononciation réelle.

(3) II faut entendre ici par famille, l'ensemble des personnes partageant une même habitation et comprenant : le ménage du père d( famille avec sc.s épouses et ses enfants, ceux de ses frères restés dans la maison paternelle, de ses fils non encore émancipés et néanmoins mariés. S'y ajoutent les enfants adoptés et les enfants naturels des filles non mariées.

(4) L'entrée de la maison n'est jamais ouverte vers l'Est où se trouve le pays des morts et d'où peut venir le malheur.

 

 

 

 

(5) Depuis l'occupation coloniale, les termes "pays lobi" ou même "le lobi", utilisés pour désigner l'aire géographique occupée par ces différentes populations, sans doute un abus de langage dont on continue à user aujourd'hui, même au Burkina Faso. Parler d' "art lobi" ou de "statuaire lobi" en constitue un autre en usage parmi les amateurs d'art africain, mais dans l'état actuel des connaissances, il est difficile, sauf exception, de pouvoir distinguer, hors contexte, les oeuvres purement lobi de celles des autres peuples apparentés. Ainsi, dans notre description de la société traditionnelle, nous prendrons comme exemple celle des lobi proprement dits, mais a propos de la statuaire, nous ferons référence, saut certaines précisions, a l'ensemble composé des différents peuples.

(6) La guerre de résistance a l'occupation coloniale fut essentiellement le fait des Lobi proprement dits et des Birifor.

(7) A l'exception du peuple Gan soumis a l'autorité d'un "roi".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(8) Nous en vîmes nous-mêmes de nombreuses, dès 1971. Tant à Ouagadougou qu'à Abidjan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(9) Les objets rituels personnels qu'une femme peut posséder en propre, comme le petit autel portatif qu'elle amène avec elle lorsqu'elle part vivre chez son mari, seront transmis à l'une de ses filles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fig. 8 : Autel dans la chambre sanctuaire, "thildou" ,a l'intérieur d'une habitation. On distingue, dans le fond, les édifices en terre, coniques et anthropomorphiques, et, sur le devant, des figures en bois de différentes tailles, sculptées dans diverses postures et attitudes. Certaines ont les pieds pris dans la terre etd'autres sont simplement déposées sur le sol. Les fruits de calebassier suspendus au plafond, et les urnes en terre, fermées, que l'on aperçoit au-dessous, contiennent le ou les "médicaments" du "thil". On remarque distinctivement les traces des sacrifices de volailles.
Photo de l'auteur,
région de Gaoua, 1992
.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(10) Un thil individuel devenu réputé pour son action efficace peut aussi être acheté à son propriétaire/découvreur et voir ainsi son culte s'étendre dans l'espace et dans temps à de nouveaux adeptes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(11) Plus rarement, certains autels sont édifiés dans une forme animale comme, par exemple, celle de l'hippopotame dans le culte "Sipué" rendu à cet animal sacré.

(12) Les travaux de T. Spini et G. Antongini ont montré que l'emplacement et l'orientation choisis pour un autel ne sont pas arbitraires mais fonction de la situation de l'habitation et des autres autels, dans le respect de règles donnant a l'ensemble maison/autels une cohérence particulière pour une efficacité protectrice et propitiatoire optimale.

(13) S'il existe des sculptures en ivoire, en métal ou en terre, les sculptures en bois sont de très loin les plus nombreuses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(14) Le culte du père est facultatif chez les Lobi et ne sera rendu que si le père en a fait la demande de son vivant ou si, après son décès et à la suite d'un événement survenu, le devin, consulté par le fils, le juge indispensable. De plus, h représentation par une statue en bois n'est pas systématique. Chez les Dagara, au contraire, le culte est obligatoire de même que la représentation du défunt par une figure en bois en forme de Y renversé, caractéristique de cetîe population. Lorsque le culte n'est plus entretenu, on ne détruit pas les statues qui demeurent dans !e sanctuaire familial.

(15) "Kontomé" en dagara est l'équivalent de "Konté" en lobiri.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(16) Sur des oeuvres relativement récentes, il arrive que les pieds, clairement indiqués, reposent sur un socle hémisphérique.

(17) Ceci apparaît comme une exigence pour les figures d'autels. Les analyses de bois auxquelles nous avons pu faire procéder, grâce au concours du laboratoire du M.R.A.C. de Tervuren, sur un ensemble de statues anciennes, dont celles du musée, semblent confirmer ce fait. Les essences d'acacia ou de combretum par exemple se retrouvent dans la statuaire comme dans la construction des maisons. Pour le combretum, sa bonne résistance aux termites s'explique peut-être par la présence dans ce bois d'une forte densité de cristaux d'oxalate de calcium, sans doute peu appréciés des gourmets.,, A ces impératifs d'ordre technique viennent s'ajouter, au moins dans certains cas, des obligations rituelles et le devin prescrira alors l'emploi d'un bois spécifique.

(18) D. Bognolo, qui a déjà entrepris de définir les caractéristiques propres aux sculptures des Teésé, oriente ses recherches dans ce sens. P. Meyer a déjà isolé dans son ouvrage différents groupes de sculptures qui semblent pouvoir être attribués à une même main.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Lobi et leurs voisins d'après une carte par Cécile de Rouville, 1987.Deux portées de flèche ! Telle est chez les Lobi la distance respectable devant séparer deux habitations(1) ou tyor(2). L'espace de vie familial(3) y est jalousement préservé et cela d'autant mieux que chaque maison, bâtie en terre, est une véritable petite forteresse ne comportant qu'une seule entrée, vite refermée en cas de danger(4).
Une fois les occupants à l'abri, la défense contre d'éventuels agresseurs se fera de la terrasse, à laquelle on accède de l'intérieur par des échelles taillées dans des troncs d'arbres.

A l'époque, pas si éloignée, où l'on guerroyait encore, les maisons renfermaient aussi tous les greniers et les enclos à bétail, dont certains, de nos jours, peuvent être construits à l'extérieur. Cette belle architecture, rude et austère, semble être faite pour décourager l'importun et parle d'elle-même au visiteur étranger, qui devinera sans peine, qu'il n'y sera pas forcément le bienvenu et que certaines formes et précautions seront utiles pour y recevoir bon accueil. Fig. 1 : Figure d'autel intérieur. Les bras sont largement écartés dans un geste conjuratif, comme celui que font les femmes lobi à la suite d'un décès, pour arrêter le mauvais sort. Bois, patine croûteuse.

Autrefois peuple de chasseurs et de pêcheurs, les Lobi, fiers et farouches, vivent maintenant surtout de leur agriculture. Ils élèvent du petit et du grand bétail qui, avec la volaille, sont principalement utilisés pour les compensations matrimoniales et les sacrifices rituels. Leur population, installée dans une région de savane arborée, de plaines et de collines ("montagnes" disent les Lobi) est surtout concentrée dans le Sud-Ouest du Burkina Faso mais s'étend aussi en Côte d'Ivoire et quelque peu, de nos jours, au Ghana.
Les Lobi seraient venus de l'Est, après avoir traversé la Volta Noire, à la fin Fig. 3 : Figure d'autel intérieur. Bois, patine croûteuse. H.45 cm, Collection Privée.du 18ème siècle. Ils auraient été précédés dans cette migration par d'autres peuples comme les Gan et les Teésé (ou Teguéssié) et suivis par d'autres encore, comme les Birifor et les Dagara. Ces différents peuples, apparentés les uns aux autres par les langues, les traditions, cultes et coutumes, forment ce qu'il fut longtemps convenu d'appeler, depuis l'ouvrage de H. Labouret en 1931, les populations du "Rameau Lobi" dans lequel les Lobi proprement dits forment avec les Birifor, qui pourraient avoir les mêmes origines matriclaniques, et Fig. 2 : Figure d'autel intérieur. Bois, patine croûteuse assombrie par une longue exposition à la fumée des feux de bois.les Dagara, l'essentiel du peuplement (environ 350.000 personnes)(5).

Dès le début de l'occupation européenne, dans les dernières années du 19ème siècle, les Lobi ne se montrèrent pas coopératifs. Ils se distinguèrent vite par leur mauvaise volonté à se soumettre à un pouvoir venu d'ailleurs et, durant la période coloniale, il ne fut pas rare que les contacts entre les Lobi et les représentants de l'administration se soldent par une volée de flèches aux dépens des seconds, lesquels, en représailles, faisaient donner les tirailleurs...(6)

Les habitants du "pays lobi", n'ayant a subir le joug de personne et ne se battant a l'occasion qu'entre eux, les Européens ne purent se présenter comme des protecteurs ou des libérateurs pour faire admettre "la loi et la paix coloniales". Leur tâche était d'autant plus difficile que ces sociétés sont de type acéphale, sans pouvoir politique centralisé(7) avec lequel il eut été possible de négocier.

Fig. 4 : Probable figure d'autel extérieur. Bois érodé, traces visibles des dernières libations (sang des victimes, bière de mil ou autres substances). H. 50 cm. Collection privée.L'absence de pouvoir de type royal ou cheffal a pour corollaire, dans le domaine qui nous occupe, l'inexistence d'art de cour au siège de laquelle eut pu se trouver une concentration d'œuvres de qualité, plus facilement repérables par les premiers visiteurs étrangers.

L'art lobi, au contraire, et en particulier la statuaire, est le type même de l'art de culte à usage individuel, familial, lignager ou villageois, dont les productions très nombreuses sont, à l'image de l'habitat, très éparpillées et tenues par leurs propriétaires à l'abri des regards indiscrets. Cela explique que les seuls objets lobi connus en Europe ne furent pendant longtemps que des parures, comme des bracelets et des pendentifs, en métal ou en ivoire, ou encore les petits tabourets tripodes et les crosses de bois sculpté utilisées lors de certaines danses rituelles.

D'autre part, si la nécessité de sculpter une figure pour des besoins rituels est fréquente pour un Lobi, celui-ci n'aura pas toujours le loisir ou les moyens de faire appel à un spécialiste, et peut alors devoir la réaliser lui-même. D'où la profusion d'œuvres sommairement taillées, souvent frustes, parmi lesquelles les œuvres de belle facture ne sont pas faciles à discerner sur les autels, plongés souvent dans la pénombre des maisons ou des sanctuaires, et où il n'est pas bienvenu, pour l'étranger, de s'attarder, et encore moins d'aller tenter un tri, ne serait-ce que du regard...! On comprend mieux alors que les premiers observateurs, pour qui, de surcroît, la statuaire n'était pas la préoccupation majeure, se laissèrent aller à des jugements d'autant moins élogieux qu'ils étaient hâtifs. Henri Labouret, en 1931, qualifiait leurs statues de "fort grossières... laides et disproportionnées... vite faites et taillées n'importe comment" ("Les Tribus du rameau lobi", p. 188). Mais dans cette opinion il avait en Charles Léon, qui fut, semble-t-il, le premier, en 1931, à publier des objets et en particulier des statues Lobi, un prédécesseur encore plus sévère qui parlait de "statuettes monstrueuses" ! ("Les Lobi" - Revue d'Ethnographie et de Sociologie, p. 210).

Il faut cependant se souvenir, que même à l'époque de Labouret, l'enthousiasme soulevé par les audaces des "objets nègres" n'était toujours partagé que par une poignée d'amateurs. Il n'en reste pas moins que de tels jugements se répercutèrent longtemps dans la littérature consacrée à l'art de l'Afrique noire, quand la sculpture lobi n'était pas purement et simplement ignorée. Ainsi, en 1954, dans son ouvrage "La Statuaire de l'Afrique noire", H. Lavachery écrivait : "Les Lobi... sont de pauvres sculpteurs, leurs figures sont frustres, d'une sécheresse misérable..." (p. 80). En 1956, D. Paulme, dans "Les Sculptures de l'Afrique noire", rend le même verdict à propos des populations du "rameau lobi" : "Leur sculpture est pauvre" écrit-elle (p. 41).

En 1958, les Lobi ne figuraient pas au répertoire du célèbre ouvrage de E. Elisofon et W. Fagg, "La Sculpture Africaine". Mais, en 1965, W. Fagg dans "Sculptures Africaines", publie (n°24) un spécimen de statue janiforme d'exécution soignée appartenant à C. Ratton, mais dont il dit être "unique en son genre" ! car, chez les Lobi, écrit-il, "on trouve des statuettes qui ne sont parfois que des morceaux de bois presque informes... ou de simples poteaux sculptés où seul le visage a été l'objet d'un travail distinct..."

Fig. 5 : Figure d'autel extérieur. Cette superbe tête surmontait un long cou aujourd'hui disparu. Bois érodé. H. 12 cm. Collection Privée. Photo : R. Asselberghs, Bruxelles.
Mais, en 1967, J. Delange, dans son ouvrage "Art et Peuples de l'Afrique noire" puis, avec M. Leiris dans "Afrique noire, la création plastique", rend justice aux Lobi et souligne le soin et la sensibilité qu'ils saventapporter à leurs sculptures.
La statuaire lobi ne fut vraiment découverte que dans les années cinquante, mais c'est surtout dans les années 60-70 que les statues commencèrent à "sortir" du pays en grand nombre (8), signe que la résistance des Lobi, face aux phénomènes d'acculturation commençait à sérieusement s'émousser. Ces nouvelles découvertes ne pouvaient qu'éveiller l'intérêt de nouveaux amateurs, et les objets Iobi firent leur apparition dans les expositions et les catalogues. C'est ainsi que la célèbre exposition de Zurich, en 1971, ne montrait pas moins de onze sculptures, donnant ainsi à l'art des Lobi la place qui lui revient parmi ceux de l'Afrique noire.

Mais le peuple lobi, qui fit autrefois le serment, encore très respecté, de ne jamais s'engager sur le chemin des blancs, continue de lutter pour préserver son âme et la société traditionnelle parvient encore à survivre. Les différentes études qui ont été menées, peuvent ainsi permettre de mieux percevoir la statuaire, dans ses rapports avec le contexte socio-religieux dans lequel elle intervient.

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structures sociales

On a longtemps cru, à la suite de H. Labouret, que la société lob était de type matrilinéaire. En effet chaque enfant, fille ou garçon reçoit à la naissance un matronyme nom du matriclan de sa mère, le tyar, attestant sa parenté avec un même ancêtre féminin. Le nom se transmet de mère en fille. Chaque fils le porte mais ne le transmet pas a ses enfants. Ainsi, la parenté maternelle se perd en ligne masculine. De plus, le fait que les biens économiques meubles (bétail, cauris, numéraire, objets divers) se transmettent en ligne utérine (on hérite de son oncle maternel) semblait confirmer la matrilinéarité.

Fig. 6 : Figure d'autel. Bois H. 49 cm. Collection Privée. Photo : R.Asselberghs, Bruxelles.Mais c'était ignorer la grande importance pour chaque Lobi de son patrilignage, le. kuone, qui n'apparaît pas au grand jour car lié pour chaque individu à tout ce qui relève du sacré (et donc du secret) déterminant en particulier son appartenance à un groupeFig.7: Petite figure d'autel intérieur. Bois, patine croûteuse. H. 21.5 M. Collection Privée. initiatique dans le culte du dyoro. L'enfant, fille ou garçon, ne connaîtra le nom de son groupe qu'au moment de l'initiation. Ce nom restera secret, connu des seuls initiés. La parenté paternelle se transmet de père à fils. Chaque fille en bénéficie mais ne la transmet pas à son tour. Elle se perd donc en ligne féminine.

De plus, l'accomplissement de tous les rituels liés aux nombreux cultes relève, sur le plan domestique, du père chef de famille, et tous les biens sacrés qui s'y rattachent (autels, sanctuaires, maison, terre), sont transmis en ligne masculine de père à fils(9). La société lobi apparaît ainsi de type bilinéaire avec résidence virilocale, les épouses allant vivre chez leur mari.

Mais chaque Lobi sera de surcroît assujetti à un organe de tutelle dont il ne pourra jamais s'affranchir complètement et constitué par le thityar, matriclan de son père, qui le lie à tous les utérins de celui-ci, qui seront, en cas de décès du père, autant de tuteurs en puissance. Ainsi tout ce qui, sa vie durant, le concerne (initiation, mariage, construction de sa maison, ses autels, ses obsèques...) sera réglé par son père ou à défaut par un proche utérin de celui-ci. Le père apparaît donc, de par sa position familiale et lignagère, comme le personnage clé de l'organisation socio-religieuse chez les Lobi.

Il faut enfin ajouter que chaque Lobi fait partie d'un espace villageois, dii, donc d'une communauté attachée à un même terroir dont la surface est sous la protection d'une puissance spirituelle vénérée par tous ses occupants alors même qu'ils peuvent appartenir à différents lignages.

La place de chaque individu au sein de la société est ainsi parfaitement définie par ses différentes appartenances familiales, lignagères, initiatiques et villageoises. Et il en va ainsi pour tous. "Tous les Lobi sont pareils" et il existe chez eux un grand respect de l'individu. Aucun ne saurait être investi du pouvoir sur les autres. De même, aucun lignage ou clan n'a d'ascendant ou d'autorité sur les autres. Un individu ne peut jouir du pouvoir que dans le cadre familial (cas du père), ou détenir sur une communauté qu'une autorité ponctuelle, précise ou circonstanciée. Le "chef" de tel culte, par exemple, n'est qu'un paysan comme les autres et traité comme tel, sans égards particuliers, en dehors de sa fonction religieuse.

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religion

En fait, les Lobi ne reconnaissent de véritable pouvoir que dans les puissances spirituelles, et leur organisation sociale entretient à tous les niveaux des rapports étroits avec le sacré. Leur système religieux est dominé par thangba, être suprême, créateur de toute chose, en particulier de la terre, qu'il féconde par la pluie, et de tout ce qui y vit. Entité inaccessible, il se manifeste par certaines puissances, telle que la foudre, qui peuvent être l'objet d'un culte et posséder un autel. Thangba n'intervient pas directement dans la vie terrestre et le fait par l'intermédiaire d'une multitude de thila (thil au singulier), êtres surnaturels, puissances spirituelles invisibles. Chaque thil peut faire l'objet d'un culte et donner lieu à la confection d'un ou plusieurs autels. Existent aussi, pour les Lobi, Fig. 8 : Autel dans la chambre sanctuaire, "thildou" ,a l'intérieur d'une habitation. On distingue, dans le fond, les édifices en terre, coniques et anthropomorphiques, et, sur le devant, des figures en bois de différentes tailles, sculptées dans diverses postures et attitudes. Certaines ont les pieds pris dans la terre et d'autres sont simplement déposées sur le sol. Les fruits de calebassier suspendus au plafond, et les urnes en terre, fermées, que l'on aperçoit au-dessous, contiennent le ou les "médicaments" du "thil". On remarque distinctivement les traces des sacrifices de volailles. Photo de l'auteur, région de Gaoua, 1992.différentes catégories d'êtres extraordinaires, les konté, pour la plupart invisibles aussi et peuplant les montagnes, les cours d'eau, les arbres, la brousse, et pouvant rendre par leur présence certains endroits dangereux. Il convient donc de s'en méfier, de s'en protéger et tenter de se les concilier.

Enfin, les défunts qui sont censés repartir vers le pays des ancêtres au-delà de la Volta Noire et y vivre sous la terre, peuvent continuer de se manifester aux générations qui les suivent, être alors élevés à la position de thil, faire l'objet d'un culte et posséder des autels.

Fig. 9 : Petit charme protecteur et/ou propitiatoire accroché sur une corne d'appel de chasse. Bois, perles, cuir et ivoire. H. 38 cm, Fig. 10 cm. Collection Privée. Pholo : R. Asselberghs, Bruxelles.Tout au long de sa vie, le Lobi aura donc à rendre un certain nombre de cultes, effectuer les rituels et respecter les interdits qui s'y rattachent. S'il devait faillir d'une façon ou d'une autre à ces obligations sacrées, il s'exposerait à de grands périls, tels que la maladie ou la mort et même, dans les cas les plus graves, pourrait attirer le malheur sur la famille ou la communauté. Le jeu du prescrit et de l'interdit lié aux différents cultes constitue un véritable code de bonne conduite et de savoir-vivre dont le non respect appelle une sanction qui ne relève pas des hommes, mais des puissances spirituelles. C'est ainsi le sacré qui maintient l'équilibre social et sa lente disparition qui, aujourd'hui, le menace.

Les très nombreux cultes peuvent être regroupés en quatre grandes catégories, à l'intérieur desquelles, comme l'a souligné P. Bonnafé à propos du dyoro, les pratiques rituelles peuvent varier considérablement selon les régions, les clans et les lignages.

Les cultes lignagers
Chaque matriclan, tyar, et chaque patrilignage, kuone, ainsi que chacune de leurs multiples segmentations, a son propre thil tutélaire, avec un autel principal sur son lieu d'origine, et de nombreux autels intermédiaires que beaucoup de Lobi édifient sur le lieu même de leur habitation.

Les cultes lignagers et inter-etniques
II s'agit surtout des cultes liés aux sociétés initiatiques dont la plus importante est celle du dyoro, qui concernent tous les patrilignages chez les Lobi comme chez d'autres peuples apparentés comme les Birifor et les Teésé. Les sessions du dyoro se tiennent tous les sept ans et .les jeunes, filles ou garçons, effectuent un voyage rituel vers lés rives de la Volta Noire, remontent le parcours de leurs ancêtres venus de l'Est et font étape dans les différents sanctuaires de leur patrilignage jusqu'au plus important d'entre eux près de la rivière.

Les cultes individuels et familiaux
II faut ici mentionner, en particulier, le culte du père, le thré, qui peut être rendu par un Lobi (et sa famille) à son père après le décès de celui-ci. Le culte pourra être entretenu par le petit-fils du défunt, mais rarement au-delà.

D'autre part, si certains thila et leur culte sont en quelque sorte "reçus" de par les appartenances lignagères, villageoises, initiatiques et familiales, d'autres thila seront "rencontrés" ou "découverts" au cours de la vie et pourront faire l'objet d'un culte particulier rendu individuellement par leur découvreur et sa famille (10).
A tout moment, en effet, les thila peuvent se manifester à un Lobi. Un rêve étrange, un objet insolite trouvé dans la brousse, la rencontre inattendue avec un animal, un décès ou tout autre malheur, peuvent être autant de signes de la manifestation d'un thil. Il s'agit alors de consulter au plus vite un devin pour connaître la signification de l'événement survenu, identifier le thil et savoir ce qu'il convient de faire pour s'attacher ses faveurs ou calmer son courroux.

Les devins sont nombreux en pays lobi et jouent un rôle social très important. Leur pratique est fondée sur la détention de secrets acquis au cours d'initiations spéciales et mystérieuses, qui sont des institutions trèsclick here for the english version of this text solides.                                                   to an english version of this text

Le devin devra découvrir par lui-même les raisons qui ont amené son visiteur. Dans ses actes divinatoires, il pourra se servir, à côté d'objets divers comme des cauris ou des objets métalliques, de statuettes de taille réduite (dix à trente centimètres environ) et qu'il conserve dans un sac en peau de chèvre. Ces statuettes sont souvent transmises d'un devin à son successeur.

Le devin désignera le thil qui s'est manifesté. Si le thil était jusque-là inconnu de son client, le devin pourra prescrire la confection d'un autel dans un endroit déterminé et les sacrifices et offrandes appropriées. S'il s'agit d'un thil possédant déjà son autel (thil du matriclan par exemple), il pourra prescrire des sacrifices mais aussi l'édification d'un autel supplémentaire.

Les autels chez les Lobi sont souvent constitués d'un édifice en terre, de taille variable (dix centimètres à un mètre ou plus), de forme en général conique et présentant parfois un anthropomorphisme plus ou moins accusé(11). Dans le cas des cultes lignagers, une branche de l'arbre sacré du lignage est plantée à côté. Souvent se trouvent des urnes en terre, fermées et contenant le "médicament" du thil confectionné avec de l'eau et des ingrédients spécifiques (selon les cas, ce "médicament", par onction ou absorption, pourra avoir un effet thérapeutique ou protecteur). Sont aussi disposées des calebasses destinées à recueillir les offrandes.
Ces autels peuvent être installes en plein air, dans un endroit plus ou moins proche de l'habitation, ou édifiés sur la terrasse, ou contre un mur extérieur, ou encore dans un petit sanctuaire, le thiltyor, en général construit devant l'entrée de la maison. Enfin, ils peuvent être placés a l'intérieur de l'habitation, dans une chambre sanctuaire spéciale, le thildou (Fig. 8), dans la pièce commune ou la chambre d'un des occupants, souvent celle de la première épouse(12).

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les figures sculptées

Fig. 10: Charme propitiatoire destiné à favoriser la fécondité féminine. Bois, H. 25 cm. Collection privée.Quel que soit le thil ou le type d'autel concerné, le devin pourra aussi prescrire à son client la confection d'une figure en bois(13), le plus souvent anthropomorphe, qui sera placée sur l'autel, les pieds pris dans l'édifice de terre ou simplement déposée à ses côtés. Autant dire que les statues en pays lobi peuvent être associées aux différents cultes qui y sont pratiqués.

Le devin indiquera aussi les caractéristiques de la sculpture. Outre sa taille, son sexe, il précisera la posture dans laquelle devra être sculpté le (ou les) personnage(s). La statuaire lobi est sans conteste une de celles, en Afrique noire, où la diversité des attitudes est la plus vaste. La plupart des positions que le corps humain peut adopter semblent pouvoir être rencontrées avec, en particulier, que la statue soit assise ou debout, une grande diversité dans la position des bras (l'un ou l'autre levé, ou les deux, très haut ou simplement écartés (Fig. 1), ramenés vers le menton ou la bouche (Fig. 2), ou maintenus le long du corps...(Fig 3), dans une gestuelle aux allures sémaphoriques.

Fig. 11 : Figurine divinatoire (?) semblant représenter un prisonnier les mains liées derrière le dos (comme l'étaient les prisonniers des forces coloniales au début du siècle). Bois, H. 11,5 cm. Collection Privée. Parfois les figures seront représentées en couple, réunissant d'une seule pièce la mère et l'enfant, ou l'homme et la femme l'un derrière l'autre, soudés jusqu'aux hanches dans l'accouplement. Fig. 13: Figurine divinatoire ? Ce genre de figurine peut-être utilisé par les devins pour connaître le sens des événements survenus à leur consultant. Bois, H. 11,7 cm, Larg. 13,5 cm. Collection Privée. Photo: G. Meister.


A cela vient s'ajouter l'étrangeté des personnages aux bras, jambes ou têtes multiples, au double corps des siamois, au visage janiforme ou zoomorphe. Il arrive aussi que seule une tête soit sculptée surmontant un long cou sans autre indication anatomique (Fig. 5).

Comme l'a montré P. Meyer, le choix de l'attitude dépend de l'effet attendu. Grâce à ses enquêtes menées sur le terrain dans la région de Wourbira, chez les Lobi de la "montagne", il a pu se faire indiquer le sens de ces postures si diverses et ainsi distinguer différents types de statues:

Les "figures sorcières" destinées à lutter contre les maléfices des sorciers. Les plus "dangereuses", donc les plus efficaces sont souvent celles qui lèvent un bras ou les deux dans un geste conjuratif, ou celles représentant les personnes extraordinaires décrites plus haut.

Les "figures tristes" pouvant adopter les différentes attitudes des femmes au moment d'un décès et qui seraient destinées à prendre sur elles le malheur en lieu et place de leur propriétaire. Il en irait ainsi des statues aux bras largement écartés.

Les "figures spécialisées", destinées à une fonction précise ou ponctuelle comme favoriser la fécondité des femmes ou remédier a la stérilité des hommes. Ce sérail le cas des petites maternités et des personnages accouplés.

Fig. 12: Charme protecteur et/ou propitiatoire. Le personnage semble souffler dans un sifflet. Bois, probable trace de lien autour du cou. H. 13,6 cm Collection privée.Ainsi, les statues lobi ont des pouvoirs protecteurs, conjuratifs, propiatoires, pouvant être renforcés, selon les cas, par le recours à une gestuelle en rapport avec une symbolique complexe. Symbolique dont P. Meyer prend la précaution de dire qu'elle ne serait pas forcément vérifiable à l'identique en toute région et dans tous les clans et lignages. D'autant plus, nous semble-t-il, que les différents types de statues sont d'un usage polyvalent, les diverses attitudes pouvant se rencontrer aussi bien dans la petite statuaire de divination que dans celle destinée aux autels, qui sont eux- mêmes liés à différents cultes.

La question s'est posée de savoir si certaines de ces statues peuvent être parfois des représentations d'ancêtres. Cela amène la question plus importante de l'existence d'un culte des ancêtres. Si celui-ci est entendu comme le culte rendu aux ascendances lignagères et claniques, considérées dans leur globalité, alors le culte des ancêtres existe indiscutablement chez les Lobi et, M. Père l'a montré, y revêt une grande importance sous ses différentes formes. Mais elle souligne aussi que si, lors de certains rites, les ancêtres lointains sont parfois invoqués individuellement et nommément désignés, cela ne constitue pas une règle, et que, si l'existence de statues commémoratives d'ancêtres précis a pu être constatée ici ou là, cela ne paraît devoir être qu'exceptionnel.

Dans le cadre du culte individuel du père, le thré, les figures disposées sur l'autel sont parfois désignées par leur propriétaire comme représentant un père ou un aïeul peu éloigné, dont le culte n'est pas, en général, poursuivi au-delà d'une ou deux générations (14).

Certaines statues pourraient aussi matérialiser des "doubles". Pour les Lobi, en effet, chaque individu a un "double" qui mène une existence indépendante et se manifeste lors des rêves.

Dans quelques régions, en particulier chez les Dagara, certaines figures représenteraient des Kontomé (15), êtres extraordinaires de la brousse, qu'il convient de se concilier notamment en les matérialisant sous forme humaine ou hybride à corps d'homme et à tête d'animal.

Ainsi, les statues peuvent, en pays lobi, être associées à des êtres fort divers, et l'identification qui en est faite par leur propriétaire paraît, là aussi, pouvoir être l'objet de nombreuses variantes.

Quant à leur nature "spirituelle", ces figures seraient, selon P. Meyer, considérées par les Lobi comme des êtres à part entière dont l'essence relèverait à la fois des thila et des hommes. Placées sur un autel consacré à un thil, elles viendraient par leur présence en renforcer le pouvoir protecteur.
Chez les différents peuples concernés, les figures en bois sont considérées comme des êtres dotés de la parole mais dont le langage ne peut être saisi que par le devin. Chez les Lobi, par exemple, les figures sont désignées par le terme "Buthibé" qui signifie étymologique-ment : "médicament qui murmure". Chez les Dagara, les "Bétibé" sont les "personnes en bois qui parlent" ou, plus simplement, les "bois qui parlent".

Au cours de ce qui précède, nous avons déjà évoqué deux catégories de sculptures :
1) Les figures d'autels, qui sont de loin les plus nombreuses et qui peuvent être associées aux différents types de cultes. Ce sont aussi celles dont la taille peut être la plus grande. S'il en existe de petites (dix ou vingt centimètres), il en est de plus d'un mètre. Mais les différents emplacements possibles que nous avons signalés pour les autels sont autant de lieux où l'on peut rencontrer de la statuaire en "pays lobi". Il convient alors de distinguer :
- les figures d'autels extérieurs, qui sont donc exposées en plein air;
- les figures d'autels intérieurs, qui sont ainsi maintenues à l'abri dans les sanctuaires ou dans les habitations.

2) Les figures divinatoires, statuettes à l'usage des devins, de petite taille, n'excèdent pas quarante centimètres.

Fig. 14 : Charme protecteur et/ou propitiatoire. Rare exemple de figurine en ivoire. Trace de lien autour du cou. H. 10 cm. Collection Privée.Il faut enfin ajouter :
3) Les charmes protecteurs ou propitiatoires, figurines à usage personnel et de très petite taille (cinq à vingt-cinq centimètres environ), que l'on peut prendre avec soi ou garder dans un endroit caché. On peut ainsi en voir accroché à l'arc du chasseur, à son carquois ou à sa corne d'appel (Fig 9), au panier des nouveau-nés, au xylophone des musiciens, ou pendus au cou des enfants.

Cette classification, exclusive d'aucune autre, s'applique à l'ensemble de la statuaire du "pays lobi" et permet d'expliquer les différences d'aspect et de "patine" que l'on constate souvent parmi les œuvres.

Les figures d'autels sont des objets qui ne sont pas ou peu manipulés. On ne les déplace que lorsqu'il s'agit de déménager un autel. Lors des sacrifices et offrandes rituelles, on peut y faire des libations avec le sang des victimes, de la bière de mil ou toute autre substance prescrite par le culte. Si les statues sont placées en extérieur, exposées aux intempéries, seules subsisteront les traces sacrificielles récentes et le bois de ces figures présentera un aspect délavé ou même raviné (Fig. 5). Dans le cas des figures d'autels intérieurs, les dépôts sacrificiels pourront s'accumuler et provoquer la formation d'une patine croûteuse, surtout dans la partie haute des statues (Fig. 1). Celles qui sont disposées dans la maison seront parfois très exposées à la fumée des feux de bois qui viendra, à la longue, en obscurcir la patine (Fig. 2).

Il n'en va pas de même avec les figures du second et du troisième type. Si l'on y pratique aussi des libations rituelles pour les consacrer, pour en renouveler ou en accroître le pouvoir, ces objets sont manipulés plutôt fréquemment et leur patine peut prendre, au fil du temps un aspect lisse et brillant caractéristique (Fig. 10,11, 12, 13).

Cette classification est aussi la seule, à notre avis, praticable pour les objets dont on ignore le lieu et le contexte rituel de récolte. Mais cela dans certaines limites car si l'on peut, presqu'à coup sûr, distinguer, grâce à leur taille et/ou leur patine, les figures d'autels, le tri est souvent plus aléatoire parmi les œuvres des deux autres catégories, car leur taille et leur patine sont semblables. D'autre part, une figure peut avoir connu un changement dans sa destination rituelle. Ainsi, les statuettes divinatoires d'un devin décédé sans successeur, pourront être placées par ses héritiers sur l'autel familial et connaître, avec le temps, une modification de leur patine.

Il nous faut enfin évoquer la question des styles et rappeler que l'aire stylistique de cette statuaire déborde largement l'espace de peuplement strictement lobi pour englober celui des peuples apparentés.

C'est au niveau des composantes morphologiques et des détails anatomiques que les caractères de la statuaire lobi sont le plus directement perceptibles. Ainsi, dans les visages, le plus souvent concaves, les yeux sont traités en grain de café ou en amande, ou par la simple avancée de la paupière supérieure, et les arcades sourcilières, parfois indiquées, se confondent, le plus souvent, avec le surplomb d'un front tombant bas, assombrissant ainsi le regard. Le nez est en saillie, rectiligne ou triangulaire, aux ailes parfois dessinées, au-dessus d'une bouche étroite, aux lèvres plus ou moins proéminentes rappelant, même sur les figures masculines, la déformation provoquée chez les femmes par le double labret.

Si la tête des statues féminines est, en général, dépourvue de coiffure ou semble recouverte d'une sorte de casque évoquant les cheveux coupés ras, les figures masculines arborent souvent une crête, simple ou multiple, parfois associée à un faisceau de nattes qui lui sont parallèles et pouvant se rejoindre au-dessus de la nuque en une petite queue.
Quant aux oreilles, elles sont dessinées en fer à cheval ou en cupule.

Le cou, vertical et robuste, rejoint un tronc aux épaules carrées, aux seins plats en plastron ou peu proéminents avec, en général, peu ou pas de différence entre figures masculines et féminines. Au-dessus d'un sexe le plus souvent discret, le nombril est toujours bien indiqué par une protubérance en bouton ou par le point extrême de l'avancée abdominale, elle-même balancée par un fessier d'une vigueur égale.

Les bras, souvent longs, lorsqu'ils ne sont pas ramenés aux épaules ou au visage, sont assez déployés et peuvent tomber très bas le long des cuisses. Les mains ne sont pas toujours représentées ou alors suggérées par un aplat en forme de palette, les doigts absents ou simplement signalés par de petites entailles.
Les membres inférieurs, plus ou moins allongés, se terminent par des pieds en sabots qui ne sont que rarement soudés en une base unique(16).

Les statues, qui sont en général exécutées dans un bois très dur, de bonne résistance aux xylophages (17) , se caractérisent enfin par une sorte de raideur hiératique agrémentée parfois par l'une des multiples postures décrites plus haut.

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les variations stylistiques et le sculpteur lobi

Mais, à l'intérieur d'un fond stylistique commun, qui permet en général d'identifier rapidement une sculpture, on ne peut qu'être frappé, à l'examen Fig. 15 : Entrée de la maison, tyor", de Bindouté Da (décédé en 1987), à Gbomblora, région de Gaoua. Au premier plan, deux petits autels avec leurs urnes. L'échelle qui permet de monter sur la terrasse est identique à celles qui permettent d'y accéder de l'intérieur. On peut distinguer, sur la terrasse, le grand "chapeau" de paille fermant un des greniers intérieurs. Photo de l'auteur, 1991.d'un grand nombre d'œuvre, par la diversité dans la manière dont les artistes s'y sont inscrits, surtout au niveau de la configuration générale des figures, plus ou moins trapues ou élancées, parfois filiformes, aux volumes anguleux ou bien modelés. Les nombreux particularismes ethniques, claniques ou régionaux que nous avons signalés à propos des pratiques rituelles au sein d'un fond cultuel commun, se manifestent probablement dans la statuaire où, de surcroît, le respect de l'individualité de chacun autorise sans doute au sculpteur une grande liberté d'exécution.

Si certains auteurs ont entrepris une étude stylistique et déjà abouti à des résultats intéressants, ceux-ci restent encore partiels et fragmentaires. Une étude globale et systématique est encore à venir pour tenter de déceler, grâce à des enquêtes de terrain, ce qui, dans un corpus d' œuvres anciennes suffisamment vaste, pourrait relever des constantes ethniques ou claniques, des emprunts et influences qui, tout au long d'une histoire commune, n'ont pas manqué de se produire, des éventuels foyers stylistiques et de la personnalité de tel ou tel
sculpteur(18).

Le sculpteur, chez les Lobi, n'est pas un homme de caste. On y devient sculpteur souvent par hasard ou par nécessité. Quiconque doit disposer d'une statue pour un de ses autels peut être amené à l'exécuter lui-même. Si le résultat, sur le plan rituel, est jugé satisfaisant, il arrive que ce service soit rendu à l'entourage familial puis à d'autres demandeurs.

Mais il est fréquent qu'un individu apprenne du devin qu'un thil le désigne pour être sculpteur. Tenter de se dérober serait s'exposer au malheur.

Une fois le savoir acquis, celui-ci ne saurait valoir à son détenteur un quelconque privilège. Comme tout autre Lobi, le sculpteur doit affronter une vie rude de labeur et de luttes, toujours à la merci de forces mystérieuses et maléfiques, promptes à lui tendre des pièges qu'il lui faut déjouer. Ce qu'il fait pour un autre, il peut le devoir pour lui-même si, aux prises avec des puissances d'autant plus redoutées qu'elles demeurent cachées, il lui faut en appeler à l'un ou l'autre de ses thila.

Ainsi, alors que dans les arts de cour, en Afrique comme ailleurs, viennent s'intercaler entre l'œuvre et son auteur des motivations qui ne sont pas les siennes, le sculpteur lobi demeure au cœur de la bataille que les hommes doivent livrer contre les forces occultes, et pour laquelle il taille dans le bois. C'est alors que, si le hasard ou la nécessité a fait collusion avec le talent, les gestes qui sans doute libèrent le fond de son être, l'amènent, à son insu peut-être, à des réussites intenses et fiévreuses comme autant de cris poussés dans la pénombre pour conjurer le mal, exorciser la peur.

Toutes entières tendues par le ressort des cultes, ces sculptures sont pour nous, plus que d'improbables leçons sur des rites étranges, l'expression d'un acte créateur directement appréciable, dont l'intérêt dépasse et transcende par sa survivance, y compris pour les Lobi dans le futur, le sens rituel qui les étreint.

Claude-Henri Pirat
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bibliographie

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Ouvrages spécialisés et articles

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WARIN, R "La statuaire lobi : question de style", Arts d'Afrique noire. N° 69, pp. H-21, 1989.

Remerciements

- Aux lobi, birifor, dagara et gan qui nous ont reçu, guidé et renseigné dans leur pays.
- Au M.RA.C. de Tervuren et, en particulier, à Huguette Van Geluwe, ancien chef de la section ethnographique ; à V. Baeke, attachée et R. Dechamps, chef du laboratoire d'anatomie des bois.
- A Madeleine Père, Cécile de Rouville, Piet Meyer et Roger Somé, pour leurs concours et conseils.
- Aux collectionneurs pour le prêt des photos.

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