Art et Culture lobi
par Julien Bosc

 

Présentation des Lobi

            Les Lobi, au nombre d'environ 200 000, vivent essentiellement au Sud-Ouest du Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) - dans une région de savane arborée courant à travers des vallons que traversent de nombreux cours d'eau -, aux frontières du Ghana et de la Côte d'Ivoire. Deux pays qui sont pour eux des terres privilégiées de migrations saisonnières ou définitives, plus particulièrement la Côte d'Ivoire où ils sont environ 60 000 - pour l'essentiel au nord du pays, dans la région de Bouna. En l'état actuel des connaissances, il demeure difficile de fixer avec certitude l'origine précise des Lobi.
            Nous savons toutefois qu'ils sont arrivés dans la région qu'ils occupent aujourd'hui en provenance du Ghana, après avoir franchi la Volta Noire (appelée Miir par les Lobi) - sur les rives de laquelle, en mémoire de ce parcours emprunté jadis par leurs ancêtres (Kontina), a lieu, tous les sept ans, l'initiation au Dyoro. Le Ghana n'aurait été qu'une étape de leur chemin migratoire et lorsque l'on interroge des Lobi sur leurs origines, certains prétendent être originaires du Mali - d'où, parfois, une troublante homologie entre certains artefacts dogon et lobi ? La question ne laisse parfois de nous interroger.
            D'autres populations les avaient précédés sur ce territoire : les tout premiers furent les Téessé ou Téguéssié (appelés Thuuna par les Lobi), lesquels sont encore les "Maîtres de la terre". Ils furent suivis par les Gan puis les Kunlango. Les Lobi ne seraient, pour leur part, arrivés que vers la fin du XVIIIe siècle, précédant les Birifor et les Dagari. Autant de populations différentes qu'Henri Labouret avait rassemblées en un même "rameau", lobi en l'occurrence, faisant reposer son hypothèse sur "la ressemblance vraiment extraordinaire qu'offrent les dénominations des clans dans ces six tribus"(1) (il ne mentionnait pas les Dagari). Il n'en relevait pas moins les particularités linguistiques propres à chacune de ces populations - ce qui, dès 1908, n'avait pas échappé à Maurice Delafosse, qui écrivait : "C'est tout à fait à tort que l'on a coutume de désigner sous le nom de Lobi l'ensemble des populations qui habitent entre Bouna et Diébougou. Les Lobi n'en forment qu'une infime partie cantonnée autour du Massif des Monts Dioulou (région de Gaoua); le reste est composé de tribus Birifo et Dagâra dont la langue est très différente de celle des Lobi, bien que les moeurs, surtout celles des Birifo, aient une analogie avec celles des Lobi."(2)
           Au demeurant, il est vrai que ces populations sont étroitement liées, voire apparentées les unes aux autres : tant par leurs clans -les mêmes matronymes (ou leurs équivalents linguistiques) se retrouvent tant chez les Lobi que chez les Birifor par
exemple-, leurs pratiques et méthodes culturales, leurs structures sociales, que par un même type d'habitat dispersé; soit encore par un fond culturel commun. Leurs langues
-pour les lobi : le 'lobiri -, bien que différentes, n'en font pas moins partie du même groupe linguistique "gur" ou "voltaïque". De même certains cultes, certaines initiations leur sont communs, plus particulièrement la grande initiation septennale du Dyoro, laquelle rassemble tout aussi bien les hommes que les femmes dès leur septième année.(3)
             Depuis les travaux de Labouret toutefois, nous pouvons dire que le "rameau lobi" a au fil du temps perdu quelques-unes de ses branches car, si l'on parle à présent des "Lobi", on désigne essentiellement les Lobi, les Birifor, les Thuuna et les Dagari. Cependant, les particularités culturelles propres à chacun ont été soulignées par de nouvelles recherches. Elles ont, par exemple, mis au jour que la patrilocalité est plus nettement accentuée chez les Birifor que chez les Lobi; que parmi les Dagari, il faut distinguer les Dagari Wile des Dagari Lobr, ceux-ci étant apparentés aux Lobi par la transmission utérine du bétail tandis que ceux-là ont, contrairement aux Lobi, un système de transmission de tous les biens en ligne agnatique.
             En outre, s'il est difficile de déceler une réelle différence entre la statuaire lobi et la statuaire birifor, la statuaire dagara n'a que peu à voir avec les précédentes : bien connue aujourd'hui, ses figures anthropomorphes sont toujours figurées par un "Y" renversé plus ou moins stylisé selon les intentions et le talent du sculpteur. De même, certaines figurines en terre cuite peuvent être aujourd'hui identifiées comme relevant de la culture gan alors qu'elles étaient perçues comme relevant de la culture lobi. Aujourd'hui, pour cette exposition, nous nous en tiendrons à la culture et à 'art lobi à proprement parler et, si exceptions, nous les mentionnerons expressément.

Le système lignager et l'organisation sociale
            A la suite d'Henri Labouret, on a longtemps pensé que la société lobi était de type matrilinéaire. Or, elle est de type bilinéaire. Chaque lobi appartient en effet à trois structures lignagères :
- le caar : groupe matrilinéaire composé de quatre matriclans : Mien, Da, Kambiré, Palé/Somé.
- le codaar : groupe correspondant au matriclan du père.
- le kouon : groupe patrilinéaire comprenant une centaine de patrilignages.

            Si le matronyme se transmet donc en ligne utérine (chaque enfant portant le nom de sa mère), l'importance du patriclan est d'autant plus grande qu'il est lié aux différents cultes cliquez pour aller voir la statuette entièreainsi qu'aux initiations, au premier rang desquelles le Dyoro. C'est à l'occasion de cette initiation que chaque nouvel initié (dyorbè) a pour la première fois connaissance du patriclan auquel il appartient. En outre, dès sa naissance, chaque Lobi est placé sous la protection du tikouon (patrilignage du père) et ce par l'onction du nouokathii (médicament du tikouon). Ainsi, tout au long de son existence, le Lobi reste sous la double dépendance des puissances spirituelles (thila), de son kouon et de son caor. Quant à la transmission des bien meubles (bétail, mil, récolte) ce sont les neveux utérins du père (les fils de ses sœurs) qui en bénéficient tandis que l'habitation, la terre, les thila et les statuettes (les thilbia) sont transmis par le père à son fils aîné ou à celui de ses fils qu'il juge le plus digne d'un tel héritage.
             Pour ce qui est de son organisation sociale et politique, la société lobi est de type "acéphale" en ce qu'elle ne reconnaît ni ne connaît de pouvoir centralisé qui exerçât son autorité sur l'ensemble du groupe (parmi les populations dites "lobi", seul les Gan ont un roi). De même, les Lobi ne connaissent aucune caste d'artisans de sorte que, a priori, tous ceux qui le désirent peuvent devenir forgeron ou sculpteur.
             Une autorité existe néanmoins : elle s'exerce au sein de la famille étendue. Elle est détenue par le chef de famille qui est également le chef religieux du tyor (terme qui signifie tout aussi bien "maison", en tant qu'habitation, qu'unité de production) : c'est le tyodaarkhoun. Prêtre religieux donc, il est également chef de la terre et responsable de la production économique. C'est aussi à lui que revient le règlement des conflits pouvant survenir au sein de sa famille.
            A l'échelle du village, nous trouvons également le dithildaar, prêtre de la terre du village et descendant agnatique du fondateur du village. Sans détenir de réel pouvoir sur les villageois, il exerce une fonction régulatrice en veillant à la bonne entente entre tous les habitants, au respect des interdits spécifiques au village ainsi qu'aux différents cultes rendus à l'autel de la terre du village (le dithil). En tant que descendant du fondateur du village, le dithildaar décide d'accorder une partie de la terre à qui le lui demande afin d'y installer sa maison et son champ.
             Si d'un point de vue temporel la société lobi est bel et bien acéphale il n'en est pas moins vrai qu'un cadre et une autorité s'exercent envers tous et chacun par l'intermédiaire des thila : ils structurent religieusement, mais aussi politiquement, la société. En l'absence de pouvoir centralisé, les thila sont en effet les gardiens de l'autorité, de l'ordre villageois et de l'équilibre sociétal. Aussi, pour ce qui concerne la sculpture, il faut comprendre d'où viennent ces thila, qui ils sont, comment et pourquoi ils agissent : ne serait-ce que pour cette seule raison, si les statuettes lobi sont bel et bien des oeuvres d'art ouvragées par des sculpteurs dont certains sont doués d'un incontestable "génie", elles n'en sont pas moins fondamentalement liées à ces thila dont elles sont, non pas une représentation, mais une manifestation matérielle, visible.

Des thila aux thilbia
            Pour les Lobi, à l'origine de toutes choses, il y a un Dieu-créateur, Thangba. Il a fondé le ciel et la terre, les eaux, les arbres, la flore et la faune, donné vie aux hommes et aux femmes. Selon les récits de mythes, aux premiers temps du monde, les hommes vivaient extrêmement vieux, sans soucis ni souffrances. Le gibier était abondant; le mil, les divers aliments et condiments nécessaires à leur alimentation poussaient sans qu'il fût besoin de travailler la terre. Cette sorte de vie parfaite, qui générait une entente idéale entre les éléments naturels (eau, terre, ciel...) et les hommes, entre eux-mêmes et Thangba qui partageait leur quotidien, bascula le jour où deux hommes, qui convoitaient une même femme, s'opposèrent en une rixe qui s'acheva par la mort de l'un d'eux. Dès lors, l'harmonie s'effondra.
             Déçu par la trivialité des hommes qu'il avait créés, Thangba se retira de leur communauté. En outre, car ils devaient être punis, il les contraignit à travailler afin de se nourrir, à combattre les animaux et les maladies pour survivre. Toutefois, ne pouvant se résoudre à ce qu'ils restent seuls face à leur destin, sans soutien leur permettant de s'accommoder un tant soit peu de l'univers, il ne les abandonna pas totalement à leur sort. Aussi, et de manière à ce que tout lien ne fût pas non plus radicalement rompu entre lui-même et les hommes, créa-t-il les kontèè, qui sont des "génies" de la brousse, et les thila, lesquels correspondent à ce qu'il est convenu d'appeler "des puissances spirituelles".
            Parmi les kontèè, il faut en distinguer de deux natures : les kontèè-pou (les kontèè "mauvais") d'une part, les kontèè-bouo (les kontèè "bons") de l'autre.
             Les kontèè-pou vivent dans les grottes, sous les eaux, dans les arbres. Khaldélété Hièn, un vieux devin (bouordbar) vivant à Dyantara, à quelques kilomètres à l'est de Gaoua, les décrit ainsi : "Les kontèè-pou ont la taille d'un petit enfant, ils sont rouges et ont d'épaisses chevelures. Ils peuvent te surprendre le jour mais aussi la nuit si tu vas dans les endroits où ils vivent." Ils sont malfaisants, rôdent d'un lieu à un autre en épiant les hommes quasiment à longueur de temps afin de les châtier dès qu'ils commettent le moindre écart.
            D'après Tyohèpté Palé, sculpteur et devin mort en 2001 à l'âge de 86 ans : "Les kontèè-pou font du mal aux hommes. Ils peuvent en attraper un et le faire disparaître pendant des jours et le relâcher ensuite. Ce type, il va séjourner dans la brousse, tu ne sais pas comment il a fait pour manger et vivre. Quand il revient, des fois, il est complètement fou... Le kontèè-pou peut lui avoir retiré la parole, et le type qui parlait très bien, brusquement, il ne peut plus rien dire et regarde les gens avec des yeux hagards.(4)
           Ces kontèè-pou sont d'autant plus efficaces qu'ils sont invisibles pour le commun des mortels (5). Si certains les voient, c'est qu'ils ont été "pris". A coup sûr, et comme Tyohèpté l'explique, ils vont être frappés de folie ou d'une maladie dont ils ne se relèveront pas. A moins qu'ils ne possèdent ou soient en mesure d'acquérir un thil à même de contrer, d'annihiler les effets délétères du kontèè-pou.
           Les thila, directement liés aux kontèè-bouo (les kontèè bons), en sont en quelque sorte une émanation. À l'inverse des kontèè-pou, ils aident les hommes à obtenir de bonnes récoltes, les femmes afin qu'elles soient fécondes; ils aident les uns et les autres ainsi que leurs enfants à combattre les maux ou maladies susceptibles de les frapper, à contrecarrer donc aussi les préjudices que les kontèè-pou leur infligent. Semblablement à ces kontèè-pou, les kontèè-bouo ne sont pas visibles. Mais, si les premiers ne le sont jamais, sinon lorsque eux-mêmes le désirent, les seconds peuvent passer du champ de l'invisible à celui du visible en étant matérialisés au travers de supports extrêmement variables et nombreux. Généralement, il s'agit d'un simple bout de bois ou d'un morceau de fer pouvant être plantés en terre, soit encore d'une pierre - une pierre quelconque située en un lieu particulier (sous les eaux d'un fleuve ou d'une rivière; ramassée à la croisée de deux chemins, dans une grotte...) ou une pierre précise (argile, schiste...). Ce sont là les supports les moins élaborés, ceux qui n'impliquent aucune intervention de la main de l'homme (sinon pour le fer qui doit avoir été produit par un forgeron).
           En revanche, les thila peuvent vouloir qu'on les matérialise de manière plus savante. Et, précisons-le, un thil est matérialisé uniquement après qu'il l'a lui-même exigé ce que seul un devin (bouordaar) peut découvrir. A l'occasion d'une séance de divination (6), il apprend à son client qu'un thil désire passer de la sphère de l'invisible à celle du visible en lui indiquant selon quel support : objet en fer, amulette, bois fourchu, statuette en bois. Dès lors le client ira voir l'artisan de son choix. S'il s'agit d'un sculpteur de thilbia (tinthildaar) celui-ci devra satisfaire au mieux la commande de son client en respectant les dimensions et les attitudes qu'il lui précise et qu'il tient donc lui-même du devin précédemment consulté.
            Un thil, donc, peut être représenté par un objet en fer ou en bronze représentant, par exemple, un caméléon ou un serpent. Un forgeron ouvrage en conséquence cet artefact conformément à la commande qui lui a été faite. Il peut également être fabriqué en argile et, auquel cas, atteindre parfois des proportions non négligeables. De plus, et sans doute est-ce la forme la plus élaborée et complexe, une sculpture en bois peut être le support de la puissance des thila. Là encore il pourra s'agir d'un caméléon ou d'un serpent, d'un oiseau ou d'un poisson. Le plus souvent toutefois, il s'agit de statuettes anthropomorphes ouvragées dans du bois - plus rarement dans la pierre ou l'ivoire (7). Ce sont les thilbia (sing. thilbou). Ici, une digression s'impose : notamment depuis les travaux de Piet Meyer, les statuettes en bois sculptées par les Lobi sont désignées par le terme buthibé ou buthiba. Or, il s'agit de termes birifor, il est vrai repris par certains Lobi. Pourtant, la quasi-totalité d'entre eux emploie les vocables thilbou et thilbia pour désigner les statuettes en bois. Aussi est-ce ceux-là que nous devons dorénavant retenir lorsque nous parlons de la statuaire lobi.
           Les thila, donc, (dont les thilbia, les pierres, les morceaux de bois ou de fer que nous venons d'évoquer constituent le "réceptacle" (8) de leur nature divine) bien qu'ils soutiennent, ou justement parce qu'ils soutiennent les hommes dans leur quotidien, n'en sont pas moins d'une grande, d'une très grande exigence.
           Pour agir, ils demandent à être nourris par des sacrifices sanglants; ils exigent qu'on les serve et les honore; que l'on respecte les interdits qu'ils ont prescrits en contrepartie de ce qu'ils peuvent offrir. Plus que tout sans doute, ils abhorrent qu'on les oublie, les néglige ou que leurs injonctions ne soient pas respectées. Celles-ci, innombrables, dépendent de chaque thil en particulier et de la personne pour laquelle les thila interviennent. Certains d'entre ces thila, et ce peut être n'importe lesquels, peuvent désirer d'un homme qu'il ne mange plus de chèvre ou de pintade, vouloir d'un autre qu'il cesse de chasser tel ou tel animal; un autre thil peut pareillement exiger que celui qu'il assiste devienne sculpteur de thilbia. Cette volonté du thil, celle-ci comme toutes les autres, ne peut être récusée. Sous peine, sinon, qu'une maladie ou la mort frappent celui auquel la sommation du thil est adressée; lui-même, l'un ou plusieurs de ses proches.
           Les Lobi deviennent donc sculpteurs si un thil les y a contraints mais d'autres le deviennent soit pour perpétuer l'activité de leur père soit à la suite d'un choix strictement personnel. Quoiqu'il en soit, chacun doit suivre une initiation spécifique à la sculpture, laquelle consiste, essentiellement, en l'acquisition d'un médicament (le thèl-thii) à même de les protéger contre la folie, la cécité ou la paralysie que leur infligent les kontèè-pou vivant dans les arbres.

Modes d'acquisition des thila
           II existe plusieurs manières pour posséder un thil:
           Premièrement, le thil qui apparaît (thil-kè-yi-fini). Il est rencontré par un Lobi lorsqu'il se trouve dans la savane et s'incarne à travers un animal ou un objet en fer. Sa seule vue peut rendre malade ou fou. Dans tous les cas, il dérègle la personnalité de celui qui l'a rencontré. Cet animal peut aussi être tué à la chasse. Lorsqu'il est ouvert, on trouve dans son corps un objet en fer. Celui-ci implique la présence d'un thil se manifestant au chasseur. Un thil peut aussi apparaître lors d'un rêve récurrent, plus ou moins traumatisant. Dans tous les cas, c'est un devin (bouordaar) qui, après avoir interrogé ses propres thila, confirme qu'il s'agit bien d'un thil, désireux d'être "installé" par celui auquel il s'est déclaré. Notons également qu'on nomme wathil (9) le premier thil qui apparaît à un homme.
          Deuxièmement, les thila que l'on emprunte (thil-dinani-sono). Chaque thil a un champ d'action particulier. Néanmoins, un thil peut en avoir plusieurs et différents thila peuvent partager le même. L'un est réputé pour favoriser la réussite des récoltes, un autre pour mettre fin à la stérilité d'une femme, un autre est connu pour soigner telle ou telle maladie... Lorsqu'un Lobi est confronté à l'un de ces problèmes, il va voir un thildaar possédant un thil à même de résoudre ce qui contrarie son existence. Ce thildaar va alors lui donner un médicament (thii). Si plus tard son client désire remercier le thil, le thildaar lui demande de revenir chez lui avec une poule, un coq, un poussin, du sel, etc. afin de les offrir à ce thil, lequel peut accepter ou refuser d'être emprunté par celui qui le désire. S'il accepte, la personne peut emporter le thil et doit lui faire les sacrifices indiqués par le thildaar afin de profiter des bienfaits qu'il en attend. Le thil est alors matérialisé par une clochette en fer (gyéléni) ou un thilbou. Si ce thil lui a donné satisfaction, trois ans plus tard environ, il retournera chez le thildaar et lui demandera d'être à nouveau initié au thil. Et, trois ans plus tard encore, il entreprendra la même démarche. Ainsi possèdera-t-il entièrement le thil et pourra-t-il à son tour se le faire emprunter par un autre. Trois étapes sont donc nécessaires à la totale installation d'un thil. Pour ce qui est du sculpteur de thilbia, le tinthildar, afin d'obtenir le thèèl-thii, il emprunte de la sorte un thil à un sculpteur qui l'a en sa possession.
           Troisièmement : les thila dont on hérite (fi-thi-thil). Ce sont tous ceux qui, ayant appartenu au père, reviennent à son fils héritier. Il s'agit tant des thila apparus au père que des thila d'emprunt. Si ceux-là ne sont pas entièrement installés (le père n'ayant pas suivi les trois phases de l'initiation), il revient à son légataire de le faire.
           Quatrièmement : les thila que l'on reçoit tel un don (yuwè yé fi). Il s'agit des thila les plus rares et ils sont strictement personnels. Ils ne s'héritent ni ne s'empruntent. Ils sont un don que l'on reçoit à la naissance ou bien ils se manifestent comme un thil qui apparaît (vision d'un animal, découverte d'un objet en fer dans le corps d'un animal tué à la chasse, rêve récurrent) et c'est un devin qui apprend à son consultant qu'il a vu un yuwè.
           Chacun de ces thila existe en tant que puissance spirituelle autonome. Mais il est aussi l'intermédiaire (exception faite du yuwè) par lequel le double (thou) d'un ancêtre (kontin) revient à l'un de ses descendants s'il désire l'assister, le guider, le secourir dans la vie -évidemment toujours en échange d'une contrepartie-, comme l'explique le devin et sculpteur Tyohèpté Palé : "Tous les thila sont des ancêtres. Les thila t'apparaissent, ce sont des ancêtres qui viennent pour t'aider parce qu'ils trouvent que tu le mérites, que tu respectes bien ta famille, ton père, ta mère, les thila qui sont déjà dans la maison. Il faut aussi que tu aies une femme, des enfants. Le thil est l'intermédiaire entre toi et l'ancêtre. Quand tu charlates (10), tu dis d'ailleurs le nom du thil et le nom de l'ancêtre. Mais ce n'est pas le thou de n'importe quel ancêtre qui peut revenir comme ça. Il faut que ce soit une un autel intérieurpersonne morte âgée; une personne qui possédait elle-même de nombreux thila. Et quand elle revient c'est uniquement par l'intermédiaire d'un thil qu'elle possédait déjà elle-même."
          A cela, il faut ajouter que n'importe quel ancêtre ne revient pas à n'importe lequel de ses descendants. Le père et les oncles maternels (désignés comme tels par la terminologie de parenté) reviennent soit à leurs fils soit aux fils de leurs soeurs; la mère ne peut revenir qu'à sa fille; la mère de la mère au fils de sa fille. Pour ce qui est du père, que l'on appelle thrè en 'lobiri, il est important de savoir qu'il n'est, d'une part, jamais matérialisé par une statuette mais seulement par un bout de bois ou un bout de fer (souvent une petite canne) et que, d'autre part, il est le seul ancêtre auquel soit dévolu un véritable culte. Cela signifie que pour tous les autres thila, quand bien même seraient-ils des intermédiaires entre les morts et les vivants, il n'est pas rendu de culte qui relevât d'un culte spécifique aux ancêtres. En revanche tous ces thila peuvent être matérialisés par des statuettes, des thilbia qui prennent place sur des autels.

Les autels principaux et les différents tbilbia
         Plusieurs espaces, au sein de la maison (tyor), et tenant lieu d'autels, sont propres un autel extérieur, photo de Jean Soyeuxaux thilbia. L'un se trouve au dehors, souvent devant la porte d'entrée de la maison. Il est appelé tbildou-bou (le petit thildou) et peut être abrité par une petite construction en banco. Un second, nansi-thil, est situé sur le toit-terrasse de la maison. S'y trouvent fréquemment une statuette de petite taille (thilbou-bou) et/ou une poterie renversée ainsi qu'une tige en fer : autant de signes qui matérialisent le premier thil (le wathil) apparu au chef de la maison. D'autres thila, souvent symbolisés par un thilbou-bou, appartiennent aux épouses et leur sont essentiellement utiles quant à leurs activités artisanales ou commerciales. Le troisième autel s'appelle le thildou. Y sont rassemblés tous les thilbia matérialisant les thila possédés par le thildaar. S'y trouvent aussi les médicaments (thii thunon) et les gourdes à médicaments (thigboro) confectionnées à partir de calebasses, les clochettes en fer (gyéléni) servant à appeler les thila et les ancêtres (kontina) lors de séances de divination, les queues de cheval (nonsuo) symbolisant des thila, les canaris sacrés (thil boulabina), l'argent pour les sacrifices destinés aux thila (un argent dit "amer" appelé musoumou-thil ou mousoumou-kho en 'lobiri), le sac de divination (bouor-lokaar), etc., tout ce qui, en somme, a partie liée avec les thila. Mais non pas seulement puisque les thildara y conservent souvent les objets auxquels ils tiennent le plus : habits, couverts de cuisine, vieilles bouteilles d'alcool, photographies, papiers d'identité, parures de jeunesse désormais défraîchies, brosse à cheveux, multiples vieilleries... Bref ! tout un ensemble d'objets hétéroclites posés un peu partout et qui confèrent à leur thildou l'aspect d'un véritable capharnaüm que des thilbia de différentes dimensions - dont les formes et attitudes surprennent par leur diversité - enveloppent d'une majesté, d'un mystère, d'une présence des plus troublantes et, quelquefois, d'une beauté saisissante.
          Un thil n'est définitivement installé qu'après trois étapes. S'il demande à devenir visible sous la forme d'un thilbou, on commence par faire sculpter une thilbou-bou, soit une statuette de petite taille, laquelle va grandir au fur et à mesure des différentes phases de l'installation. Les devins et les sculpteurs disent tous qu'un thil c'est comme un homme, ce pourquoi il est d'abord petit, devenant peu à peu adulte. Il existe ainsi trois catégories de thilbia renvoyant à des tailles différentes -dont l'échelle de valeur ici proposée ne saurait être tenue pour absolue :
- Les thilbou-bia : les petites statuettes entre dix et vingt centimètres.
- Les thilbou-manainni sono : les statuettes de taille intermédiaire comprises entre vingt et cinquante centimètres.
- Les thilbou kontina : hautes d'au moins soixante centimètres, ces statuettes peuvent atteindre plus d'un mètre. Ce sont les plus rares.
A ces trois catégories, une dernière doit être ajoutée : les bobothila. De dix centimètres tout au plus, ils sont utilisés pour la divination et sont conservés par le devin dans son sac en peau de chèvre (le bouorlokoar).
Le point commun à toutes ces statuettes, leur singularité par rapport à la plus grande partie de la statuaire en Afrique Noire, c'est leur immense variété de formes et d'attitudes. L'éventail en est si large qu'il est difficile d'en dresser un inventaire exhaustif.
          Nous en mentionnons néanmoins quelques-unes parmi les plus fréquentes :
- Les statuettes avec les deux bras levés, les thilbou nyèlla. Ils permettent de tenir la mort à distance de la maison.
- Les statuettes avec un bras levé, les thilbou banyo, qui peuvent servir à lutter contre les attaques en sorcellerie.
- Les statuettes avec la tête tournée de côté, les thilbou fi hin, lesquels surveilleraient l'arrivée d'ennemis éventuels.
- Les statuettes représentant une femme avec un enfant dans le dos ou porté sur la hanche, les thilbou khè bambi qui sont souvent prescrits pour palier a stérilité des femmes.
- Les statuettes figurant un homme faisant l'amour à une femme (l'homme étant toujours derrière la femme), les thilbou khè mounkha qui peuvent être prescrits à un célibataire afin qu'il trouve une épouse ou bien encore pour palier la stérilité d'une femme.
- Les statuettes à deux têtes, dites "Janus", les thilbou you-yenyo, sont, selon certains, utilisés pour lutter contre les attaques en sorcellerie.
- Les statuettes avec seulement une tête et un cou plus ou moins long, les thilbou yo. Nous n'en connaissons pas la fonction déterminée.
- Les statuettes représentant un homme ou une femme en position assise, les jambes étendues, les thilbou gbamgbar. D'après certains devins, ils éviteraient que les enfants et les vieilles personnes soient atteints de paralysie.
          Pour chacun de ces thilbia, nous avons indiqué la fonction que peuvent leur attribuer telle ou telle personne. Il faut cependant savoir que pour d'autres devins, guérisseurs ou sculpteurs, le même thilbou peut avoir une fonction toute différente. Ainsi, pour le forgeron et devin Sipiné Khambou, le thilbou nyèlla lui permet d'avoir de bonnes récoltes, non d'éviter un décès dans sa maison. De même, pour le sculpteur et devin Tyohèpté Palé, le thilbou gbamgbar permet aux personnes âgées d'avoir une vieillesse paisible. Au demeurant donc, cela signifie, et c'est essentiel, qu'un même thilbou peut avoir toutes sortes de fonctions selon la personne qui le possède.
          En outre, quasiment tous les thila peuvent être matérialisés par n'importe quel thilbou. C'est pour cela, aussi, qu'un devin, dans son thildou, peut désigner plusieurs thilbia d'attitudes différentes en disant qu'ils sont tel ou tel thil. Au reste, lorsque l'on parle d'un thilbou, on ne le qualifie jamais selon son attitude. On le désigne par le nom du thil dont il est le support visible.
          Pour en revenir aux formes et attitudes, il faut enfin parler de ces thilbia qui ont une apparence extraordinaire : statuette avec deux ou trois têtes, avec plusieurs bras; personnages montés à pieds joints sur la tête d'un autre; personnages avec deux jambes mais deux troncs et deux têtes, etc. Ces statuettes sont à considérer différemment des autres. Nous l'avons précédemment expliqué, il faut distinguer les kontèè-bouo (les kontèè bons) des kontèè-pou (les kontèè mauvais) : les premiers sont aussi les thila, contrairement aux seconds qui sont, par définition, mauvais pour l'homme. Ces thilbia dont les attitudes sont extraordinaires ne matérialisent pas la puissance des kontèè-pou (pas plus qu'ils ne les rendent visibles), bien au contraire : ils sont demandés par les thila dans le but de neutraliser leur faculté de nuire - par une "figuration-miroir" en quelque sorte. Lorsqu'un devin désigne ces statuettes, il les nomme kontèè-pou.
          Sans vouloir remettre en cause certaines des analyses proposées jusqu'à présent, je crois important de dire qu'i n'existe pas, pour les Lobi, de classification concernant les variables de formes et d'attitudes des différents thilbia - fût-ce pour cette seule raison déjà avancée que, pour chacun, telle statuette ayant telle position a une fonction différente de celle du voisin, sans compter qu'une même fonction pourra être remplie par des statuettes dont es attitudes peuvent différer du tout au tout.
          Face à un art qui nous étonne, nous déconcerte, nous fascine, nous aimerions pénétrer l'épaisseur de l'ombre, trouver une rationalité qui, peut-être, nous rassurerait; apporter une réponse à chacune de nos questions. Or, nous devons garder à l'esprit que ceux qui utilisent ou sculptent ces objets - compagnons visibles de puissances invisibles - n'ont pas besoin de les diviser en catégories. Ils les connaissent intimement, chacun selon son histoire, son expérience, ses besoins; et, s'il faut faire la part du jour, celle de la nuit; la part de la connaissance et la part du mystère, autant se demander comment faire la part de la vie et la part de la mort...
         La mort, c'est la disparition du corps, l'extinction de la voix, l'irrévocable effacement du visage. C'est ce qu'il y a de plus effarant, d'inacceptable. Si les Lobi éprouvent tant le besoin de sculpter ou de posséder des thilbia, qui représentent les thila (lequels supportent le thou des ancêtres), c'est que ceux-là leur ressemblent à mesure de la distance qui les sépare en même temps qu'elle les unit.
          C'est pourquoi les Lobi ont besoin que les thila -intermédiaires entre les vivants et les morts d'une part, le Dieu créateur d'autre part (les uns participant d'un monde invisible, obscur; les autres de l'Origine et du ciel)- leur soient aussi proches, semblables qu'il est possible. Et, de telle manière, que passant de la sphère de l'invisible à celle du visible ils aient cette "apparence" humaine - anthropomorphe - qui les fait paraître non plus lointains, nocturnes mais familiers, de plain-pied dans ce monde d'ici-bas où la mort menace sans relâche et contre laquelle les thila et leur part visible, les thilbia, aident précisément - à condition qu'on les honore - à en retarder l'échéance. Ou, plus souvent, à alléger ce qui la rend inéluctable en cela même qu'elle y est liée : la vie. La vie qui précède la disparition du corps : chemin du jour à la nuit, passage du visible à l'invisible. L'inverse, en somme, du chemin des thila qui, grâce aux sculpteurs, passent de l'invisible au visible. Sorte d'échange de bons procédés par lequel la création plastique tente de conjurer la mort : en la figurant aussi belle qu'il se peut, aussi ressemblante que possible d'avec l'homme - avant la mort. Comme s'il fallait se l'approprier pour la craindre moins. Une question d'esthétique, une question universellement humaine, une question d'art en somme.

L'esthétique au quotidien
          Plutôt que de discourir sur le sentiment esthétique des Lobi, je préfère rapporter quelques propos de Lobi rencontrés à plusieurs reprises dans la région de Gaoua. Ils permettent de saisir, nous pourrions dire "sur le vif", l'attachement que les Lobi accordaient autrefois et accordent aujourd'hui à l'esthétique relativement aux parures ou à certains artefacts d'usage quotidien.
          Agée d'environ soixante-dix ans, Hélera Hièn habite à Gongombili, à quinze kilomètres au sud de Gaoua. Aujourd'hui, elle porte un tee-shirt et un pagne bon marché, comme toutes les villageoises. En revanche, lorsque elle-même et les autres vont au marché, se rendent à des funérailles ou à des cérémonies, elles s'habillent de leurs plushabillement traditionnel dans les années 1950, photo de Jean Soyeux beaux pagnes. Jusque dans les années soixante, il en allait tout autrement. Avec entrain et à la fois nostalgie, celle d'un passé qu'embrasse celle d'une jeunesse désormais lointaine, Hélera Hièn rassemble ses souvenirs à l'évocation des tenues d'antan : "Avant, nous étions toutes habillées de la même manière. A l'époque, les habits n'étaient pas encore arrivés chez les Lobi. Nous ne portions que des lanières de fibres (yèè) autour de la taille. Nous les fabriquions nous-mêmes en allant chercher des herbes dons la brousse que nous tissions ensuite à la main. Des fois, nous y ajoutions des feuilles, d'autres fois, pour es cérémonies surtout, nous y ajoutions des fils (dyodyo) qui pendaient devant notre sexe ou devant nos fesses. C'était très joli et quand tu voulais plaire c'est comme ça que tu faisais. Quand les habits n'existaient pas, nous faisions comme ça pour être belles, pour plaire. C'était très beau."
          Au sujet des lanières de fibres, Bakana Hièn, une potière qui vit à Nyobini, à quelque cinq kilomètres de Gaoua, précise : "Pour que les lanières soient belles, il fallait qu'elles soient très propres. Nous achetions du savon et nous les lavions régulièrement en les frottant avec d'autres herbes ou du sable. Toutes les femmes faisaient ça lorsque j'étais plus jeune. Quand les hommes nous voyaient passer, ils disaient : Voilà une jeune femme très jolie, tout ce qu'elle porte lui va bien I"
          Ces ceintures de fibres qui ornaient la taille des femmes, les feuilles ou les traînées de fils parfois agrémentées de cauris enfilés qu'elles soutenaient et qui descendaient sur le ventre et le bas des reins, ne constituaient pas les seules parures des femmes à cette époque. Le devin et sculpteur Tyohèpté Palé se souvient ainsi de sa mère : "Elle portait une ceinture de fibres et des feuilles. Mais elle avait aussi des tatouages. Autour du ventre, il y avait plusieurs traits qui dessinaient un soleil dont le nombril constituait le centre. C'était très joli et ça lui allait très bien. Elle avait aussi des tatouages sur le haut des deux bras qui étaient constitués de trois petits traits parallèles. Et puis, comme toutes les femmes, ma mère portait un labret sur a lèvre supérieure. Elle en prenait grand soin et je l'ai plusieurs fois vue le laver pour qu'i brille. Il était, je crois, en bois. Ou en ivoire, je ne sais plus. Quand elle voulait être encore plus belle, elle se passait du beurre de karité sur tout le corps et lui aussi brillait. J'aimais beaucoup quand elle mettait du beurre de karité, elle était très belle. D'autres fois, elle mettait un peu de blanc de kaolin pour éclaircir sa peau."
          Ce tatouage en forme de soleil, dont parle Tyohèpté Palé, était l'un des plus fréquents et on le retrouve sur de nombreux thilbia figurant des femmes. Quant aux hommes, ils étaient nombreux à porter un tatouage à la commissure des yeux, constitué de trois traits en éventail. Il est pareillement visible sur de nombreux thilbia. Par rapport aux femmes, les hommes n'étaient d'ailleurs pas en reste quant au soin qu'ils accordaient à leur apparence, notamment à leurs coiffures. En 1934, Arnold Heim, géologue allemand, écrivait : "Ce sont de grands hommes magnifiques, ces Lobi, et aucun ne ressemble à un autre (...). Chacun a son propre style, sa coiffure, ses bijoux, sa coiffe. Ils ne sont uniformisés que par le port des mêmes armes (...). L'un est chauve, l'autre a les cheveux tressés, le troisième ne porte qu'une énorme coiffe artificielle. Les plus impressionnants sont les hommes dont les cheveux sont tressés, brillants de graisse, enduits de beurre de karité et de terre glaise. Seuls les hommes se coiffent ainsi, alors que les femmes gardent des cheveux très courts."(11).
         Là encore, les sculpteurs de thilbia ne se privèrent pas de reproduire ces diverses coiffures afin d'embellir et styliser certaines de leurs oeuvres.
          Pour mieux cerner ce qui pouvait alors relever de l'esthétique du corps, ajoutons que les femmes, mais aussi les hommes, arboraient toutes sortes de bracelets, bagues, colliers ou pendentifs. Certains d'entre eux supportaient une valeur spirituelle n'excluant pas des qualités ornementales. Il s'agit notamment des divers bracelets en bronze, fer, cuivre ou laiton; des amulettes représentant un caméléon, un serpent ou un oiseau - lesquels symbolisaient la puissance d'un thil. Certes, lorsque ces objets étaient portés conformément à la prescription d'un thil, les femmes ne désiraient d'abord pas l'embellissement potentiel que leur promet le bijou. Toutefois, il n'empêche que semblablement aux thilbia, elles recherchaient, autant que faire se peut, un artefact aussi bien ouvragé qu'il est possible puisque l'efficacité ou la fonction n'étaient pas opposées ni même séparées de la beauté.
          Il en allait de même de la fabrication et de l'usage des poteries, alors quotidiennement utilisées. Ces récipients en terre cuite, réalisés sans tour, présentent des formes, des dimensions et des motifs d'une grande variété. Ils sont utilisés comme plats de cuisson, comme réceptacles des aliments et des condiments ou bien encore pour conserver certains objets tels que des bijoux, des cauris, des vêtements ou parures auxquels les femmes vouent un attachement tout particulier - expressément ces ceintures de fibres, yéé, que nombre de vielles femmes lobi conservent pour en être parées le jour de leurs funérailles. De ces poteries, voici ce que dit la potière Bakana Hièn : "Ma mère était potière et, comme elle, j'en fabrique beaucoup. Pour qu'elles soient belles, j'y grave des motifs de mon invention avec des bouts de fer. Avant, on y collait même des cauris pour que ce soit encore plus joli. Les dessins, ça plaît beaucoup aux clientes. Si tu fabriques des poteries, tu dois dessiner. Sinon, ce seront des poteries ordinaires. C'est pour cette raison que nous embellissons les poteries selon notre goût, tout comme quelqu'un arrangerait son corps pour être beau. Ainsi, j'arrange mes poteries pour qu'elles soient très belles et qu'on me les achète. Les clientes repartent ensuite chez elles, elles les mettent au feu, les lavent puis les font sécher. Et celui qui va chez elle dit que c'est très beau et que cette femme sait ce qui est beau."
          Hélera Hièn possède dans sa chambre un grand nombre de poteries, plus d'une soixantaine. Elle en utilise cinq pour sa cuisine, les autres, rutilantes, sont alignées et empilées le long d'un des murs de sa chambre dans un but ornemental : "Toutes ces poteries, c'est pour que ma chambre soit belle. C'est pourquoi je les aligne très bien. Si tu veux en prendre soin, il faut les laver afin qu'elles soient propres. Pour ça, tu vas chercher des feuilles, tu les coupes et tu les rapportes à la maison. Elles te servent à épousseter les poteries pour qu'elles brillent. Pour une femme, avoir une jolie chambre, c'est très important."
          Outre leur aspect ornemental ou utilitaire, les poteries constituent une marque de prestige : plus une femme en possède, plus cela suggère qu'elle est travailleuse et courageuse puisque c'est avec l'argent gagné grâce à son commerce (vente de bière de mil, de condiments...) qu'elle peut se les offrir. De plus, elles recouvrent une valeur symbolique : lors du décès d'une femme ou d'un homme, on brise plusieurs poteries devant sa maison de sorte que la défunte ou le défunt peut symboliquement les emporter au pays des morts (khiindi-douo) et continuer ainsi à se nourrir.
          En 1997, sur le marché de Gaoua, j'avais demandé à une femme pourquoi elle achetait des poteries : "D'abord, j'en achète pour qu'on les casse le jour de mes funérailles. Ensuite, pour y mettre mes condiments et mes habits mais aussi pour embellir ma chambre." Les poteries qu'elle avait choisies étaient ornementées de dessins et j'avais voulu savoir pourquoi elle choisissait celles-ci plutôt que d'autres : "Parce que je suis jolie ! Alors, les poteries qu'on brisera le jour de mes funérailles doivent être aussi belles que moi !"
          Cette femme lobi exprime parfaitement bien le lien qui unit tout ensemble l'aspect religieux, utilitaire et esthétique de ces poteries. Une étroitesse, une fusion des catégories que nous retrouvons également s'agissant de la sculpture.
L'art de la sculpture
          La beauté, serait-elle d'une femme, d'un paysage, d'une sculpture ou de tout autre artefact, répond presque toujours à des critères pour partie subjectifs, lesquels, cependant, sont aussi communs à un groupe, plus ou moins large, partageant un même environnement sociologique et/ou culturel. A la vérité, nous pourrions dire de la reconnaissance du beau qu'elle est ontologique, fût-ce pour cette seule raison que ce qui fait la beauté d'un corps humain, d'un ciel ou d'une oeuvre d'art n'est souvent guère différent selon que l'on est européen ou africain - les critères subjectifs n'étant peut-être, in fine, qu'affaire de goûts personnels. C'est ce que Michel Leiris proposait à notre réflexion quand il notait : "En 1931, séjournant à Sanga avec Marcel Griaule, j'ai constaté que parmi les masques de types divers dont nous venions de faire l'acquisition, il en était un que l'un de mes informateurs déclarait aimer mieux que les outres : précisément celui que moi, qui ne pouvais être influencé par aucune considération fonctionnelle, j'estimais le plus beau (ce que, bien entendu, je m'étais gardé de dire)"(12). De même que pour les Dogon et leurs masques, quoique s'agissant ici de la statuaire, beauté et fonction pour les Lobi vont de pair. Il n'empêche qu'ils peuvent décliner, hors de son usage, les conditions plastiques à retenir pour qu'un thilbou soit reconnu beau.
         Lorsque je rencontrai le sculpteur Sipiné Khambou, à Nyobini, je lui expliquai rapidement le but de ma visite (une étude sur les sculpteurs et sur la sculpture lobi). Il me dit que si je désirais acheter des thilbia, il était préférable que j'aille voir Dihounté Palé ou Tyohèpté Palé car ils faisaient des statuettes bien plus belles que les siennes. Ainsi me trouvais-je d'emblée dans le vif du sujet. Peu après, je lui demandai " A quoi peut-on reconnaitre qu'une statuette est belle ? " II me répondit : " II faut qu'elle ressemble à un homme, que les membres soient bien sculptés et que la tête, surtout, soit ressemblante. "
         Tyohèté Palé ne dit pas autre chose : un thilbou doit ressembler à un homme et le visage doit être sculpté avec attention. Il est important, pour lui aussi, qu'une statuette soit belle, mais, en sculpture, la beauté n'est pas chose facile, ce pourquoi il précise : "Chaque thilbou a des défauts car il est comme les hommes, et les hommes ne sont pas parfaits." Quant à Gbéringyilé Palé, sculpteur à Danhal-Pkangara, après m'avoir dit que la beauté d'une statuette dépend de l'équilibre général de ses formes, il eut cette phrase : "Une statuette est belle quand elle ressemble à ce point à un homme que j'aurais envie de le connaître." En outre, il advint, lorsque j'étais chez Tyohèpté Palé, lequel sculpte devant sa maison où les gens ne cessent d'aller et venir, que certains lui disent "a boorè" (il est beau) ou "dè boorè" (c'est beau) relativement à ce qu'il était en train de sculpter. A ce moment-là, le thilbou n'étant pas encore sacralisé, il ne pouvait être le réceptacle d'un thil, si bien que l'appréciation du visiteur ne pouvait se référer à la fonction de l'objet et était uniquement d'ordre esthétique. En effet, un thilbou est sacralisé, passe du statut d'artefact à celui de thil, par l'onction d'un sang sacrificiel de sorte qu'il n'est, avant, rien d'autre que son substrat même : un objet en bois, non pas laissé à l'état de nature, mais travaillé, ouvragé, sculpté par un homme (13).
        Pour peu que l'on veuille se départir d'une problématique frappée d'ethnocentrisme, la statuaire lobi ne peut être, in-situ, séparée de sa fonction -d'autant que celle-ci se révèle renforcée par les qualités plastiques des statuettes. Ainsi, Tyohèpté Palé me dit un jour : "Si tu fais à ton thil un thilbou qui n'est pas beau, il te fera avoir des enfants qui ne sont pas beaux non plus."
         De même, un autre sculpteur, Tyohoulinté Hièn, qui vit dans la région de Passéna, me dit à propos de a beauté et de l'efficacité des thilbou : "Quand tu as un beau thilbou, le thil sait que tu l'honores. Et, si tu cherches une femme, c'est une belle femme que tu auras."         Ces deux remarques attestent que pour les Lobi aussi "les objets rituels doivent être "aussi beaux qu'il est possible" pour avoir toute l'efficacité désirée, car il est nécessaire qu'ils plaisent aux dieux et aux ancêtres, en sorte que, loin d'être déterminante à elle seule, la valeur fonctionnelle s'avère ici étroitement dépendante d'une qualité plastique reconnue telle"(14). Et le fait est qu'à plusieurs reprises les sculpteurs lobi disent qu'à l'aune de la beauté du thilbou, le thil donne satisfaction à celui qui l'a de la sorte honoré, tant et si bien que cet échange de bons procédés, disons, lequel touche d'abord aux sacrifices qui sont offerts aux thila, renvoie également aux dépenses, de différents ordres, que les Lobi peuvent ou doivent faire pour s'attirer les bonnes grâces des thila en leur possession; raison pour laquelle les possesseurs de thila, les thildara, sont prêts à débourser davantage auprès d'un bon sculpteur plutôt que d'un autre dont les statuettes seraient moins belles.
       Faute d'argent, il n'est toutefois pas toujours possible d'acheter le thilbou désiré : ici comme ailleurs, beauté et talent se paient; et, si la valeur fonctionnelle, ou l'efficacité, sont intimement liées à des subtilités plastiques, la valeur marchande ne l'est pas moins. Sur ce sujet, Tyohèpté Palé disait précisément : "Je vends cher car je sais que je sculpte très bien. En plus, si tu me demandes de faire telle ou telle forme de statuettes, je sois la faire. Je peux sculpter toutes les formes de statuettes".
       Kaldélété Hièn, thildaar à Dyantara, possède d'assez nombreux thilbia dont certains furent sculptés par Tyohèpté Palé, d'autres par Sipiné Khambou. Lesquels préfère-t-il ? Sans hésitation, il désigne ceux de Tyohèpté, ajoutant : "Sipiné ! Il apprend lui ! Quand tu sors ses statuettes pour charlater, les gens qui les regardent les trouvent laides ! Mais Tyohèpté, lui, il sait sculpter, il sait comment faire, il fait de très beaux thilbia". Parce que j'avais ensuite voulu savoir pourquoi, préférant les thilbia de Tyohèpté, il en avait acheté à Sipiné, il avait expliqué que si les moyens ne lui manquaient pas il n'aurait que de belles statuettes : "J'avais besoin d'un thilbou, mais je n'avais pas d'argent. Mais Sipiné, il te donnait ce qu'un pauvre peut avoir, ça ne coûtait pas cher avec lui, alors tu le prends, comment faire autrement ?"
       Sur ce point, il est à préciser que si le thil est par nature exigeant, il ne l'est pas non plus aveuglément. Si celui chez qui il a voulu être installé n'en a pas les moyens, il comprendra que ne puisse être acheté, en son honneur, un beau thilbou; raison pour laquelle il ne faudrait tout de même pas faire de la beauté une condition sine qua non de l'efficacité des thilbia; et Kaldélété d'ajouter : "Si les statuettes sont vilaines, nous charlatons et nous comprenons quand même la parole des thila".
        Il est aussi important de noter que les statuettes lobi ne peuvent ni ne doivent être jetées ou détruites. Or, tout comme un thil est flatté lorsqu'un beau thilbou est sculpté en son honneur, il faut, pour les mêmes raisons, que les thilbia trop abîmés soient remplacés par de nouveaux, lesquels seront installés dans le thildou au côté des anciens (qui continueront de se détériorer). De quoi corroborer que pour être aussi efficaces que possible, les thilbia doivent avoir, sinon d'incontestables qualités plastiques, du moins une certaine tenue. Sur ce point, il est à noter que certains sculpteurs lobi, fort talentueux, travaillant pour des marchands notamment haoussas détournaient cette pratique du remplacement des vieux thilbia par de nouveaux. Ils proposaient en effet aux thildara qui n'ont pas les moyens d'en acheter de nouveaux, de les leur échanger contre d'anciens, détériorés, qu'ils possèdent. Bien qu'il soit proscrit de se séparer de ses thilbia, ou de les vendre (seuls les sculpteurs vendent ceux qu'ils créent), il semble que de nombreux thildara se soient prêtés à ce troc dont ils ignoraient la finalité. Une ignorance qui semble avoir désormais fait long feu.
        Au demeurant, il apparaît qu'une division des catégories - fonctionnelle, sociale, religieuse ou esthétique - est une erreur méthodologique, voire épistémologique : elles sont si étroitement imbriquées que s'il est absurde de dire que les thilbia sont uniquement des objets fonctionnels ou symboliques, il ne l'est pas moins d'avancer qu'ils ne seraient que des objets d'art. D'où, en somme, l'inanité de cet affligeant débat qui, trop souvent encore, oppose ethnologues (parfois entre eux) et collectionneurs ou marchands : les uns partisans du "tout ethnologique" - sans que nous percevions toujours de quoi il retourne -, les autres du "tout esthétique".
        C'est donc tout ensemble comme oeuvre d'art et comme témoignage ethnographique que doivent être perçues, regardées, aimées les statuettes lobi.

Julien Bosc Ecrivain et ethnographe (spécialiste de l'art lobi)

notes :
(cliquez sur le N° de la note consultée pour retourner au texte où vous l'aviez laissé)
(1)
Henri Labouret. Les tribus du rameau lobi, 1931, p. 49
(2)Maurice Delafosse, Les frontières de la Côte d'Ivoire, de la Côte d'Or et du Soudan, 1908, p. 139
(3)
Pour de plus amples informations relatives au Dyoro/ on consultera notamment : Madeleine Père, Les Lobi, traditions et
changements, 1988, pp. 230-256
(4)
Tyohèpté Palé, à Gbakpulona, le 16 décembre ) 1996

(5) D'après Michèle Cros, "seuls quelques êtres privilégiés, chasseurs ou devins, peuvent les apercevoir sans risquer de sombrer dons la folie..." (Cros. 1990 : 26)
(6) La divination chez les Lobi a été parfaitement étudiée par Piet Meyer dans le catalogue de l'exposition de Zurich en 1981, "Kunst und religion der Lobi", notamment pp. 41-51
(7) Jadis l'ivoire d'une défense d'éléphant, aujourd'hui l'ivoire d'une corne de phacochère, les éiéphants ayant disparu de la région
(8) Pour reprendre lo très juste expression de Michel Leiris qui écrit, à propos de la sculpture africaine - et que nous reprenons ici par extension - qu'elle est "le réceptacle d'une divinité". (Leiris 1996 : 1149)
(9) On appelle aussi wafhil le thil propre à chaque matriclan
(10) On dit des devins qu'ils "charlatent", en ce qu'ils peuvent, lors de séances de "divination", deviner les couses d'un mal, d'un tourment, ou expliquer le sens d'un rêve de celui ou celle qui vient le consulter. Le ferme "charlater", qui remonte à l'époque coloniale, signifie donc "deviner" lorsqu'il s'agit de divination.
(11) Arnold Heim, "Fragments du carnet de voyage en pays lobi" (1934), Images d'Afrique et sciences sociales, p. 511
(12) Michel Leris, Miroir de l'Afrique, p. 1172
(13)
A ce propos Michèle Gros écrit : "Toute adoption d'un nouveau thil nécessite d'abord de le mettre en activité, de "réveiller" la puissance surnaturelle qu'il matérialise. Seul un sacrifice sanglant serait en mesure d'agir de la sorte." Michèle Cros, Anthropologie du sang en Afrique, p. 208
(14) MichelLeiris, Miroir de l'Afrique, p.1170

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