la
diversité ethnique et artistique
de la Côte d'Ivoire (
extraits )
(Texte de Alain-Michel Boyer, dans
"Arts Premiers de Côte d'Ivoire", éditions Sépia
un ouvrage indispensable sur le sujet, comportant des reproductions d'objets
de qualité exceptionnelle et représentatifs des principaux pôles
de production)
Intoduction: melting-pot
Une véritable mosaïque humaine ? Par-delà cette impression première, un peu superficielle, la Côte d'Ivoire comporte malgré tout une certaine unité de civilisation. Le pays est en réalité divisé en deux grands ensembles par une frontière géographique qui correspond plus ou moins à une frontière linguistique. Le fleuve Bandama, qui coupe presque en deux, du nord au sud, la Côte d'Ivoire, détermine, non seulement pour ce pays, mais pour une grande partie du golfe de Guinée, deux aires culturelles : à l'ouest, beaucoup d'habitants parlent des langues de la famille mandé. A l'est du Bandama, ils parlent des langues, pour l'essentiel, du groupe tano (autrefois nommé kwa), et ils ont formé des sociétés dotées d'une organisation plus hiérarchique, avec des principes communs dans les lieux cultuels. Or, il se trouve que l'art traduit les divergences entre ces deux grandes zones culturelles, bien qu'il soit trop sommaire de considérer que la création plastique de l'aire située à l'ouest du Bandama est uniquement associée à des confréries, et celle de l'est à un pouvoir royal. En fait, la Côte d'Ivoire apparaît comme un creuset vers lequel ont convergé des populations venues des trois horizons, du Nord, de l'Est et de l'Ouest, et surtout originaires de foyers culturels presque entièrement divergents. La plupart de ces déplacements se sont accomplis au cours de la période protohistorique. Mais à l'époque précoloniale, comme l'attestent les récits des premiers voyageurs, le territoire était sillonné en tous sens de chemins toujours très fréquentés par des caravanes qui allaient des savanes jusqu'au littoral, et de l'aire akan de la Côte de l'Or jusqu'aux confins de la Guinée. Du reste, quatre fleuves, qui coulent du nord au sud, n'ont pu que favoriser ces communications : ce sont des rivières qui serpentent dans des vallées relativement plates, à une altitude de quelques dizaines de mètres. Et de fait, beaucoup d'ethnies ivoiriennes assurent être issues d'une migration (les Dan et les Gouro disent presque tous être venus du Mandé, dans le Haut-Niger, les Sénoufo et les Koulango du Nord-Est, les Baoulé et les Agni de l'actuel Ghana). Accueillante et chaleureuse, fertile, industrieuse, et naguère très giboyeuse (son nom, à lui seul, l'atteste), la Côte d'Ivoire, en somme, attirait, et attire encore les hommes. Si elle fut longtemps une terre d'immigration, elle le demeure de nos jours, en dépit des freins mis aux différentes frontières, à cette venue de populations allogènes. Pays d'ouverture, pays carrefour, situé à la jonction de la grande forêt et des espaces des savanes, elle a pu ainsi intégrer sans heurt, au fil des siècles et des millénaires, de multiples courants et influences. Au sud-ouest, aujourd'hui, cohabitent des communautés, au nombre de quinze environ, que l'on rattache au groupe krou : notamment les Bakwé, les Godié, les Neyo, et surtout les Wè (ou Guéré) et les Bété, plus connus que les autres en raison de leur création artistique largement répandue dans les collections occidentales. Dans cette région, la mobilité des populations a été très forte. Un seul exemple, celui des Bété, qui ont émigré au XVe siècle, sous la pression des Mandé, pour s'établir dans la région de Gagnoa et de Soubré, mais au XVllIème siècle, un groupe occupa au sud-est la région de Divo pour se fondre dans une population autochtone et former une autre ethnie, les Dida, alors que d'autres Bété se dirigèrent plus au sud, près des Lagunes, pour être à l'origine de plusieurs communautés, notamment celle des Adioukrou. Aux Bété se rattachent leurs voisins occidentaux, les Kouya, les Niédébwa, et les Niabwa. Ce qui ne manque pas d'avoir de fortes incidences sur le plan plastique : installés dans plusieurs secteurs, les Bété sont en contact direct avec les populations voisines, les Bété de Daloa avec les Wè, ceux de Gagnoa avec les Gouro, ceux de Soubré avec les Kroumen. C'est dire combien leur art se situe à la jonction des styles, comme en témoigne leur masque Glé, très proche, par sa configuration, des masques des ethnies citées plus haut : il intervient précisément lors de fêtes qui réunissent plusieurs villages, si bien que, comme le souligne Gueï Koré, il apparaît comme un emblème d'union entre les groupes. A l'ouest dominent les Mandé, qui sont venus du Haut-Niger par vagues successives, dès les XIIème et XIIIème siècle. Leurs migrations, sans doute accomplies au moment de l'expansion ultime de l'empire du Mali, furent portées par une volonté d'ouvrir des routes de commerce près de la côte. Ils se répartissent eux-mêmes aujourd'hui en groupes différents. A l'extrême Nord-Ouest, les Malinké, fortement islamisés, ont pour l'essentiel sacrifié leurs anciennes traditions plastiques (bien que des confréries, détentrices de masques, subsistent dans quelques rares villages). Après avoir été des guerriers (voir le roman d'Ahmadou Kourouma, Monnè), ils sont surtout, désormais, commerçants ou éleveurs (voir, de Kourouma encore, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature africaine contemporaine, Les Soleils des Indépendances). Les réalisations architecturales sont aujourd'hui (de même que la littérature, qui explique aussi le haut niveau atteint par les arts de la parole dans cette communauté) leurs créations les plus représentatives, avec des mosquées de style soudanais, en torchis, dotées de clochetons hérissés d'armatures de bois. Quant à l'appellation de " Mande-Sud ", elle regroupe toute une série de populations installées dans l'ouest et le centre du pays, entre les Malinké au nord et les différents groupes Krou plus au sud : ce sont, entre autres, les Dan (ou Yacouba), les Gouro, les Gagou (ou Gban), et les Yohourè. Au centre et au sud-est se trouvent les populations akan, terme qui regroupe plusieurs ethnies, dont les essentielles sont les Agni, les Abron et les Baoulé. Peuples qui offrent un exemple caractéristique en ce qui concerne les phénomènes d'assimilation : ils sont venus du Ghana actuel, par vagues successives, peut-être dès le XIIème et le XIIIème siècles, et certains ont formé des royaumes, tels les Sanwi, de l'Etat du même nom, dont le roi Attokpora signa en 1843 un traité de protectorat avec la France. Dans cet ensemble, l'ethnie qui offre le plus riche apport artistique est indéniablement celle des Baoulé, qui, nombreux et prospères, partagent avec les Agni un fonds commun linguistique. Toutefois, il convient de souligner que les Baoulé actuels sont constitués de la fusion de plusieurs civilisations : ces Akan ont, pour l'essentiel, assimilé les peuples installés au centre de la Côte d'Ivoire bien avant eux : les Gouro, les Wan et les Sénoufo (ainsi des groupes de Sénoufo étaient autrefois installés jusqu'à Tiébissou, au centre de la région baoulé aujourd'hui. Au nord et nord-est, l'ensemble linguistique des Gour, appelé aussi "voltaïque", comprend les Sénoufo, les Lobi, les Koulango. Installés dans la partie centrale du Nord de la Côte d'Ivoire, les Sénoufo, qui constituent, sur le plan artistique, l'ethnie la plus célèbre, constituent un groupe relativement divers. Chez eux, le seul lien supraclanique est assuré par participation commune des responsables à la gestion du Poro, cette organisation initiatique qui a pour objet de conduire le Sénoufo de l'adolescence à l'âge adulte. Les Sénoufo ont développé un art d'une grande richess qu'il s'agisse de masques-heaumes, de masques faciaux (le Kpélié), de cimiers (Kwonro), de statues-pilons (Déblé), ou de statues qui représentent la Mère Katyéloo. Plus à l'est, les Koulango habitent un pays très peu peuplé. Bien que musulmans, certains d'entre eux ont gardé des institutions de masques. Tout au nord-est, les Lobi sont restés longtemps très attachés à l'animisme. Les statuettes lobi ont été, pour la plupart d'entre elle, sculptées d'après les conseils de devins consultés pour résoudre différents maux. Après communication avec les esprits (les "Thila"), le devin identifie la source du problème et prescrit la réalisation d'une statuette (appelée Bateba), et il recommande tel ou tel matériau, telle forme, telle taille. La statuette est fixée sur un autel en argile, dans la maison du client (ce qui explique que beaucoup de ces pièces soient rongées à la base). Si, de cette rapide description, on tire une remarque, on peut affirmer qu'une erreur très commune consiste à considérer que l'émiettement ethnique, ou du moins linguistique, recoupe une totale parcellisation artistique. En premier lieu, on notera, si l'on se fonde sur l'analyse des formes, que les limites des diverses communautés ne coïncident pas toujours, automatiquement, mécaniquement, avec une répartition des choix esthétiques : l'identification systématique d'un style et d'un peuple ne possède, en Côte d'Ivoire, aucune réelle pertinence. Nulle autarcie plastique dans ce pays, aucune totale autonomie artistique, mais au contraire d'infinis échanges accomplis au cours des siècles, des interférences réciproques (comme nous avons déjà pu l'observer à propos des Bété), des fusions, appropriations, intégrations (comme nous avons pu le noter en ce qui concerne les Baoulé). En raison de l'interpénétration des populations et des mouvements divers, parfois imprévisibles, les cultures ivoiriennes sont intensément perméables, malléables, et l'étaient sans doute davantage encore avant la colonisation - comme pouvaient l'être, de l'Italie à la France, des Flandres à la Bourgogne, les tendances artistiques, le choix de formes privilégiées dans l'Europe de la Renaissance ou, plus tard, de l'âge baroque. En outre, il existe, en Côte d'Ivoire, de nombreuses communications, lors des fêtes, ou lorsque des masques, manquant dans une bourgade, sont remplacés par ceux d'un village voisin. Ou encore lorsque les sculpteurs, ce qui est fréquent, n'exercent pas leur activité exclusivement pour les habitants de leur village, mais pour ceux de localités voisines, parfois distantes, ou même pour ceux d'une autre ethnie. L'idéologie anthropologique, née en Occident, avec le scientisme, a longtemps considéré que l'ethnie était une sorte d'individualité séparée, absolue, établie une fois pour toutes : l'Europe du tournant du siècle a ainsi projeté sur les communautés africaines ses croyances et ses hantises. En fait, les cultures de Côte d'Ivoire, on l'a bien vu, ne sont pas un "puzzle" constitué d'entités ethniques hermétiquement distinctes : les communautés, au fil des siècles, n'ont cessé de se regrouper, de se séparer, et surtout d'échanger des traditions aussi bien que des styles artistiques. Ce n'est qu'à partir du début du siècle que certaines communautés ivoiriennes, notamment celles du Sud-Ouest, furent reconnues comme "ethnies" dotées d'une même culture, d'une même langue, avec toutes les variantes dialectales souvent gommées pour plus de cohérence. Certes, aujourd'hui, les divers peuples considèrent qu'ils appartiennent à un ensemble ethnique homogène. Et pourtant les Dida, qui constituent un ensemble d'une cinquantaine de communautés installées à l'est du pays (près du bourg de Divo), n'ont pas vraiment de nom pour se désigner comme peuple. Bien plus : les échanges plastiques dépassent
largement les frontières de la Côte d'Ivoire. Un seul exemple à nouveau,
avec un seul motif : la forme des seins de beaucoup de statuettes féminines
sénoufo (ces seins haut placés sur le torse, très proéminents, et essentiellement
coniques) est relativement analogue a. celle des seins des statuettes
bamana, au Mali, et même à celle des seins de nombreuses statuettes
dogon. Si bien que l'on pourrait définir, à l'aide de ce simple élément
plastique a priori d'importance limitée, une ligne d'interférences stylistiques,
ou plutôt, sur le plan géographique, un large croissant, qui irait des
falaises de Bandiagara à la région de Bougouni (au sud-est du Mali),
jusqu'au nord de la Côte d'Ivoire, dans la région de Ferkessédougou
et de Niakamarandougou, et qui s'étendrait même à certaines aires baoulé,
puisque plusieurs statuettes féminines de cette ethnie révèlent explicitement
ce choix plastique, à la différence d'autres, d'apparence androgyne.
Ce qui prouve une fois de plus que les styles sont des entités dynamiques,
naturellement transnationales, et surtout transcommunautaires, et qu'elles
sont sujettes à toutes formes de relations, de dépendances, de métamorphoses.
Les masques Le visage et ses infinies ressources plastiques Quand on visite une exposition exclusivement
dévolue à l'art de la Côte d'Ivoire, on a l'impression, en regardant
des masques provenant des différentes régions du pays, que le visage
de l'homme ou de la femme, ainsi que les gueules d'animaux de la brousse,
se transforment à l'infini, les artistes ayant voulu tirer parti de
toutes leurs possibilités plastiques. Si certains masques sont traités
par une épuration des formes, d'autres par de savantes structurations,
d'autres encore laissent libre cours à la fantaisie la plus étonnante.
Des masques de type naturaliste, qui présentent des visages de femmes
idéalisés, dans des ovales parfaits (le Kpwan des Baoulé), peuvent
juxtaposer des masques stylisés à l'extrême, avec une recherche de la
plus forte expressivité. Aux œuvres monoxyles des Sénoufo ou des Baoulé
Néanmoins, encore une fois, à l'opposé de cette impression de dissémination des formes, on observe ça et là la reprise des mêmes éléments iconographiques dans des ethnies différentes, ainsi que des ressemblances en ce qui concerne aussi bien la construction générale (lorsqu'il s'agit d'un masque-heaume) que le traitement de certains détails, parfois étonnamment proches (le nez, la gueule, les oreilles). Ainsi, à l'ouest de la Côte d'Ivoire, les masques, à la forte organisation plastique, d'ethnies aussi diverses que celles des Grébo, des Bété, des Wobé et des Maou, présentent une parenté stylistique : des yeux parfois tubulaires, une bouche proéminente, ou, pour les Maou, un long bec qui ressemble à celui de quelques masques du Nord du pays dan. D'autant que les noms, qui obscurcissent certains phénomènes, ne coïncident pas toujours totalement avec les formes : les Baoulé du Nord possèdent des confréries de masques nommées Do, alors que ceux qui sont installés plus au sud connaissent approximativement les mêmes ensembles, avec des fonctions presque identiques (bien que les masques-heaumes varient par leur plastique), mais appelées Botiwa ou Dié, et qui comportent plusieurs analogies avec le Dié des Gouro. La diversité plastique dans un même ensemble de masques Autre problème majeur : si les masques ont ainsi, naturellement, dans leurs cultures respectives, des styles propres, et si beaucoup de peuples ivoiriens possèdent un riche répertoire, on tend souvent, dans beaucoup de présentations de l'art de la Côte d'Ivoire, à réduire certaines ethnies à quelques formes qui caractériseraient la création de telle ou telle communauté: aux Sénoufo les masques-heaumes, aux Baoulé et aux Yohourè les masques faciaux à visage humain - en ignorant ou en voulant ignorer que les masques faciaux jouent un rôle essentiel chez les Sénoufo et que, dans les cérémonies nocturnes des Baoulé ou des Yohourè (cérémonies qui tiennent une place majeure dans ces sociétés), les masques-heaumes, à l'aspect terrifiant, sont souvent plus nombreux que les masques faciaux. Voilà une donnée fondamentale, sur laquelle il convient d'insister : c'est dans une même région que l'on observe de surprenantes dichotomies et la plus étonnante diversité formelle car, dans un même village, voire une même confrérie, le masque n'est qu'un élément d'un ensemble, en commun avec d'autres masques, à l'intérieur de tout un cérémonial. E. Fischer répartit les masques des Dan en onze groupes et, chez les Baoulé et les Yohourè, il existe aussi plusieurs séries. Si bien qu'au cours d'une même célébration, masques-heaumes ou faciaux, cimiers ou simples costumes de fibres peuvent se juxtaposer sans heurt, et de la manière la plus naturelle. Avec des modifications selon les régions : au centre de la Côte d'Ivoire, chez les Wan, les Mwan et les Gouro (surtout les Gouro du Nord), la danse Zahouli fait intervenir trois masques: Zahouli l'ancêtre, Zambie son épouse et leur fille Gou. Mais plus au sud, certains masques s'effacent, Zamblé remplace Zahouli pour prendre Gou comme femme. Le plus célèbre de ces masques, Zamblé, représente un guib harnaché avec une gueule pendante. Un observateur extérieur qui découvrirait, dans une salle de musée, les différents masques des cérémonies du Dié ou du Lo des Yohourè penserait immédiatement que ce sont des pièces qui proviennent d'ethnies éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. En effet, dans une même veillée de funérailles, interviennent, au cours de la nuit, sept masques différents : masques à visages humains, l'un doté de cornes qui encadrent un calao juché sur le sommet du crâne et qui plante son bec sur le front ; l'autre surmonté d'une femme qui tient un serpent dans ses deux mains dressées ; un autre surmonté d'un croissant de lune ; un autre encore (Koasi), sans aucun motif décoratif, mais qui présente un visage de femme peint en noir ; un autre qui consiste en un visage humain surmonté de deux longues oreilles noires ; un autre (Blagonè) qui représente un bélier ; et des masques-heaumes (comme KIou-Beli, grossièrement taillé, de manière intentionnelle, avec pour volonté de représenter un museau d'animal) ou un masque-heaume noir (Kokolè Kwain), à la gueule longue et plate, et prolongé, à l'arrière, par six cornes rectilignes. Comme ils sont plus connus, et répandus dans
tous les musées (ce qui n'est pas le cas des masques-heaumes des Yohourè,
secrètement gardés dans les lieux sacrés et pratiquement inexistants
dans les collections occidentales), le Goli des Wan et celui des Baoulé
sont à cet égard plus explicites encore : ils rassemblent en effet plusieurs
pièces elles aussi totalement différentes sur le plan morphologique,
puisque s'y trouvent conjuguées les tendances à l'abstraction géométrique
la plus essentielle, et celles qui conduisent sur le seuil du naturalisme,
ce qui atteste la très large gamme d'expression de beaucoup de communautés
de Côte d'Ivoire. Chez les Wan, le Goli est composé de deux triades
: l'une qui comporte un masque-heaume zoomorphe, doté d'une gueule et
de longues cornes (le Goli Glè), un masque facial doté de cornes
(le Boli Glè Kplekpie) et un masque à visage féminin (le Kpang)
; l'autre de trois masques-disques, deux de petites dimensions (le Dandi
Kplekple et l'ateni), et un beaucoup plus grand (le Dandi).
Chez les Baoulé, en particulier ceux qui vivent non loin des Wan, de
l'autre côté du Bandama (comme les Godè), le système cérémoniel, lorsqu'il
est au complet, est considéré comme une lignée (osu), et il comprend
quatre paires de pièces, quatre figures archétypales. D'abord un masque-heaume,
le Goli Glin, considéré comme le père, masque aux formes anguleuses
projetées vers l'avant avec une forte puissance architectonique : arêtes
vives interrompues par des courbes, jeux de droites et de galbes, équilibre
des volumes, des surfaces et des protubérances qui instituent un espace
à la fois fermé et ouvert. En deuxième lieu, un masque à visage humain
nommé Kpwan, Unir l'humain à l'animal ? Conjointement, le composite règne très souvent
dans la plastique même des masques ivoiriens. Certains ne présentent,
il est vrai, qu'un visage d'homme ou de femme (notamment chez les Dan
ou les Baoulé), mais beaucoup d'autres offrent des visages entre deux
règnes, entre deux espèces, l'une qui reste humaine, l'autre qui tend
vers l'animal, avec des traits féminins qui peuvent littéralement se
fondre dans ceux des bêtes de la forêt et, chez les Yohourè notamment,
avec des plans qui pénètrent les uns dans les autres en une continuité
révélant l'infaillible talent de l'artiste, sans nul hiatus dans la
forme globale - c'est le cas aussi du masque unicorne du Do des Koulango.
Les caractéristiques zoomorphes, inspirées de plusieurs animaux saisis
dans leur spécificité, instituent sur le plan plastique une proximité
avec l'être humain des plus troublantes. Les mammifères, comment s'en
étonner, sont fréquemment dotés de cornes (ce sont des bœufs, des béliers,
des buffles), et les oiseaux de becs parfois démesurés qui plongent
sur le front d'un masque à visage humain (les oiseaux privilégiés sont
les pique-bœuf [un petit échassier] ou les calaos). Ces fusions, ces
combinaisons, n'ont pas pour objet de satisfaire le goût de l'insolite
: les masques, par des jeux de transformation et d'interprétation, en
mettant à chaque fois en scène l'homme au milieu des présences de la
nature, visent à s'approprier les forces multiples du visible pour instituer
l'anthropomorphisme comme donnée fondamentale. Aucun dessein de produire
des masques qui seraient des images d'animaux totémiques : ils traduisent
d'abord une emprise de l'humain sur la " brousse ", la nature sauvage.
Pas davantage de zoolâtrie, puisque l'animal est moins représenté que
suggéré par quelques signes, souvent de manière elliptique : la stylisation
des cornes ou des becs s'oppose au rendu parfois naturaliste du visage,
de sorte que la relation ne s'établit jamais par un jeu d'images intégrales,
mais plutôt par la juxtaposition d'éléments. Des éléments protubérants
(que remplacent parfois des museaux, des trompes) et qui n'expriment
pas nécessairement l'agressivité de l'animal, mais qui combinent quelquefois
le symbolisme zoomorphe et des références phalliques. Dès lors, le bovidé
ou le buffle s'humanisent ou s'associent à l'homme pour former l'image
divine incarnant les forces viriles qui restent aussi bien destructrices
que fécondantes et civilisatrices, suivant que la force brute de l'animal
sera ou non contrôlée et assimilée par la société. D'autant que le bovidé
porte la double signification de la fertilité agricole et de la richesse
économique qui en découle : c'est le cas en ce qui concerne les masques-heaumes
des Baoulé (le Goli Glin, le Gbosso, le Botiwa,
etc.). A chaque fois se révèle la volonté des artistes de définir, voire
de " codifier " le masque de manière culturellement cohérente, et sans
aucun arbitraire : il n'existe pas de combinaison fixe qui ferait toujours
et uniquement intervenir les mêmes composantes, fût-ce avec une intensité
différente. L'iconogramme associant visage et signes de bovidés ou d'oiseaux,
bucrane schématisé, sert à former un langage plastique qui reste toujours
autonome : chaque région possède ainsi sa physionomie originale, avec
des adaptations et des choix conditionnés par les facteurs locaux, par
une culture, un goût différents. Il en est de même de l'art accumulant
du grand masque sacré des Wè, qui présente un visage aux yeux protubérants,
à la bouche démesurément large, plantée de dents en fer. Un masque sur
lequel, surtout, sont fixés des peaux animales, des cornes, des plumes,
et selon les cas et l'initiative de l'artiste, des cartouches de fusil,
ou des pointes en bois qui évoquent des dents de panthères. Comme les
divinités que les masques évoquent appartiennent à deux univers, celui
du village et celui du monde sauvage, la dualité est représentée explicitement
par l'adjonction d'éléments zoomorphes ou ayant trait à l'univers de
la "brousse", à un visage humain. Même conception accumulative avec
le masque Wanyugo (des Sénoufo Nafasra et leurs voisins les Tyébara)
qui, surmonté de caméléons disposés autour d'une petite tasse, joint
un symbole de vie sociale à des animaux de la savane. Ici comme ailleurs,
l'unité plastique est toujours respectée au profit d'une représentation
que l'on pourrait qualifier d'allégorique. En ce sens, l'art de cette
région de l'Afrique consiste toujours à user d'un système propre d'expression,
avec des références traditionnelles possédées par les sculpteurs, et
avec la volonté précise de rendre évidents et complets jusque dans leurs
plus infimes détails, les messages qu'il transmet, au même moment, à
diverses parties d'un public. A ce titre, l'art ivoirien vise à répondre
obstinément à une même question : comment gérer l'état sauvage, les
forces hostiles, évoquées par l'animal, grâce aux principes de la Les masques dans leur rôle social Les masques de divertissement Des fêtes de divertissement, librement ouvertes à tous et à toutes, se déroulent généralement en plein jour, du matin à la tombée de la nuit : ces réjouissances, qui sont par nature très diverses, peuvent, aujourd'hui, consister en l'accueil d'un ministre en déplacement dans une sous-préfecture. Dans ces danses, deux éléments déterminants : d'une part les femmes y jouent un grand rôle (bien qu'elles ne soient pas toujours autorisées à toucher le masque et le danseur) ; d'autre part les critères esthétiques sont essentiels. Si certains masques dan sont sculptés avec un tel soin artistique, c'est pour que les spectateurs puissent exprimer leur plaisir en offrant au danseur des cadeaux (argent, tissus). Chez les Dan encore, le masque " moqueur " appelé Déanglé, avec son visage ovale, ses narines ourlées, ses lèvres supérieure et inférieure de mêmes dimensions, ses dents blanches, définit l'idéal de beauté féminine de cette communauté. De même, dans les danses de divertissement des Baoulé (Adjoussou ou Adiémélé), les plus beaux masques, lorsqu'ils apparaissent, suscitent cris d'admiration et louanges. Dans cette catégorie de masques, il existe ceux que l'on pourrait appeler " masques-portraits ", puisque l'on dit que certains d'entre eux, comme ceux du Gbagba des Baoulé, ont pour but de garder intacts les principaux traits du visage humain : ils sont sculptés en l'honneur de jeunes filles du village, célèbres pour leur exceptionnelle beauté, ou d'hommes réputés pour leur vaillance ou leur rôle social. Toutefois, cette affirmation doit être nuancée, car il n'existe pas, en Côte d'Ivoire, de véritable " portrait ", c'est-à-dire l'enregistrement des marques distincrives d'un individu : les sculpteurs ne sont jamais, naturellement, soucieux d'une vraisemblance à l'occidentale, de type physionomique. Il s'agit plutôt de transpositions de la figure humaine, avec un choix tout à fait délibéré qui consiste à privilégier certains éléments formels répondant, encore une fois, à un paradigme esthétique (nez long et mince, yeux délicatement fendus, lèvres équilibrées, etc.). Il va sans dire que ces sorties de danseurs masqués comportent une forte théâtralité, dans une région où, avant la colonisation, le théâtre, de type gréco-latin, n'existait pas, du moins si l'on définit celui-ci comme la représentation, devant un public, d'une suite d'événements, par des acteurs qui imitent des êtres humains agissant et parlant, avec la tension d'un face à face entre deux groupes séparés et de nombre inégal, ceux qui jouent, ceux qui regardent et écoutent. D'où l'importance de ces séances au cours desquelles apparaissent des danseurs dotés de masques qui représentent des personnes vivantes (un notable, un homme connu pour ses hauts faits) : les porteurs se livrent alors à des jeux de mime, imitent les attitudes de certains animaux, ou bien des jeunes garçons, porteurs de petits masques, interprètent des saynètes avec d'autres participants non masqués (par exemple des scènes de chasse au cours desquelles des adolescents costumés mais non dotés de masques contrefont le jeu de la chasse en parodiant la " mise à mort " de l'effigie d'animal). Les masques de contrôle social A l'opposé de ces masques de divertissement, la plupart des autres relèvent, à leur tour, de deux catégories : celle des masques de conjuration (par exemple chez les Yohourè, les Baoulé, les Gouro, les Wan, les Wè) et celle des masques d'initiation (par exemple chez les Sénoufo). Ils interviennent dans des cérémonies réservées aux hommes et interdites aux femmes. Celles-ci (du moins chez les Baoulé, les Yohourè, les Gouro, etc.) doivent se cacher dans leurs maisons et ne point regarder les masques (même dans un musée...), sous peine de perdre la vie ou, du moins, la fécondité. Puisque les masques sacrés sont des " manipulateurs " de forces obscures, contre lesquelles ils ont pour rôle de lutter, la confrontation avec la mort et ce qui s'y rapporte met la femme et sa maternité en danger. Du reste, pour témoigner de sa masculinité, le sacrificateur, avant la cérémonie, et dans le sanctuaire du " bois sacré ", se place nu devant le masque (ou, aujourd'hui, il baisse un instant son pantalon), et il lui offre le sang d'un animal. Ces masques sont aux mains de groupes d'hommes,
de sociétés plus ou moins secrètes selon les régions (elles rassemblent
pour l'essentiel les hommes d'âge mûr d'un village, bien que certains,
responsables des rites, des libations, des sacrifices, ou maîtres de
cérémonie, y tiennent une place plus importante). Ces confréries portent
des noms qui varient selon les ethnies et même selon les secteurs à
l'intérieur d'une même ethnie : ainsi du Poro des Sénoufo, du Tancol
des Tagbana, du Do des Malinké du Worodougou (Nord-Ouest de la Côte
d'Ivoire) ou des Koulango de la région de Bondoukou (Nord-Est du pays),
du Do des Wan, des Baoulé, des Gouro, du Die, du Glahou, du Klolo ou
du Botiwa des Baoulé. La plupart des masques étaient naguère encore
conservés dans des abris ou des auvents, à quelques centaines de mètres
du village, mais depuis quelques décennies, en raison des nombreux vols,
ils sont plutôt dissimulés dans la chambre du chef de la confrérie (notamment
sous son lit) et transportés la veille de la cérémonie dans le bois
sacré. Certains dansent par paires (le Wanyugo des Sénoufo Nafaara),
d'autres, on l'a vu, par ensembles de sept (le Gbosso, le Do, le Diè
des Baoulé, le Lo des Yohourè). La plupart de ces masques jouent un
rôle essentiel dans le rétablissement de l'ordre social bouleversé par
le décès d'une personne importante, en particulier celui d'un membre
de la confrérie. La mort, en effet, introduit dans la communauté un
désordre, une souillure impossible à gérer sans l'intervention des masques.
Aussi, les masques-heaumes bicéphales que l'on trouve chez Sénoufo et
les Baoulé ainsi que dans la région de Bondoukou sont en mesure d'effectuer
une action dans toutes les directions, par rotation, en pivotant sur
place lors de la danse, afin de remplir pleinement leur rôle d'agents
purificateurs, prophylactiques, et être en mesure de rejeter tout ce
qui pourrait perturber la paix familiale et villageoise. Qu'on ne s'y
trompe pas toutefois : un masque qui présente, pour des yeux d'Occidentaux,
un aspect terrifiant, peut n'être qu'une caricature intervenant dans
un spectacle de divertissement, alors qu'un masque étonnant de sérénité
peut très bien jouer un rôle de contrôle social. Les masques les plus
" terribles ", les plus " puissants " chez les Yohourè, sont de ravissants
visages noirs qui n'interviennent qu'à la fin de la cérémonie du Lo.
En somme, la corrélation absolue entre forme et fonction, en Côte d'Ivoire,
comme ailleurs, n'est qu'un leurre.
La statuaire Le traitement des visages de beaucoup de statuettes ressemble à celui des masques à visage humain. Ainsi, les Dan possèdent de belles statuettes de femmes, à la peau ornée de motifs scarifiés, et dont les traits s'apparentent à ceux des masques. Même chose chez les Baoulé : de nombreux visages de waka sona (" êtres de bois ", terme générique pour désigner les statuettes) sont construits, comme les masques, par la juxtaposition de deux lignes qui suivent les arcades sourcilières pour se réunir à la racine du nez droit et mince et se séparer à nouveau avant d'épouser la forme des ailes de celui-ci, répétant ainsi, à une échelle plus réduite, la double courbe supérieure. Toujours légèrement projetée en avant, la bouche aux lèvres soigneusement dessinées semble parfois se prolonger grâce aux scarifications qui, prenant naissance aux commissures pour s'arrêter au centre des joues, soulignent le déploiement des formes. Quant à l'agencement souvent tripartite de la coiffure, avec deux coques latérales constituées de plusieurs ondulations, et une coque centrale qui forme presque cimier, il se retrouve tout à la fois sur un certain nombre de masques et de statuettes. Toutefois, à la différence de ce qu'il advient dans la sculpture de masques, la statuaire, en Côte d'ivoire, n'intègre presque jamais des traits zoomorphes et ne prend qu'exceptionnellement les animaux comme sujets. Presque toutes les statuettes, monoxyles, représentent des hommes ou des femmes, souvent debout, parfois assis, avec un parti pris de stylisation. Toutes se caractérisent par l'unité d'une forme hiératique, qui respecte pour l'essentiel la frontalité aussi bien que le cylindre du bloc initial, dont elles épousent la rondeur et qui se décèle sans peine dans les sculptures achevées. Dans cet art tiraillé entre l'intellectualisme de la ligne et la sensualité du modelé, et qui organise des compositions d'un intense dynamisme, les proportions ne sont pas conventionnellement anatomiques, mais à la fois religieuses et sociales, et surtout elles procèdent d'une organisation plastique propre : d'où ces jambes relativement petites et frêles, ces têtes d'assez grande dimension, cet ombilic ostensible (image de la transmission de la vie). Proportions symboliques directement liées à une notion de signification, et qui, relevant d'un traitement différentiel, accordent plus d'importance à certaines parties de l'individu, représentées à une plus grande échelle ou mises en valeur par des éléments décoratifs, car elles sont liées à l'usage technique de l'objet ou à des images privilégiées du corps. Car certaines options stylistiques (un cou allongé, un abdomen un peu bombé, un dos cambré) répondent aussi à des canons de la beauté féminine assez répandus dans toute la Côte d'Ivoire. Mais sur le plan plastique, ces proportions hiérarchiques confèrent, du même coup, un plus grand élan à la représentation, car l'interprétation géométrique du corps, parfois sous-jacente, est compensée par un traitement en masses tantôt plus pleines (la statuaire baoulé), tantôt plus coniques (la statuaire sénoufo). C'est à ce titre que joue le principe des mouvements enchaînés, qui exige que chaque geste, solidaire du lieu le plus central, ne se dissolve pas dans le vide et que chaque effigie constitue un tout clos et continu : les formes simplifiées donnent l'impression d'un surgissement soudain. Il reste que par rapport à la structure fermée de la plupart des statuettes ivoiriennes (bras collés le long du corps ou se réunissant à l'ombilic, volumes denses) la statuaire lobi présente parfois des statuettes d'une étonnante originalité : les Bateba, au bras ouverts, et parfois largement ouverts comme dans des gestes de sémaphore. A ces représentations quasi générales de l'homme
et de la femme, ajoutons deux exceptions : chez les Baoulé, les cynocéphales
porteurs de coupe et, chez les Sénoufo, la statue de l'oiseau mythique.
Les statues de cynocéphales porteurs de coupe, mi-humaines, mi-animales,
encore en usage chez les Baoulé, et appelées en général Aboya, évoquent
des divinités des forêts ou des champs, nommées amwin (comme les masques
sacrés). Gardées dans un sanctuaire à l'écart des habitations (à la
différences des statuettes anthropomorphes qui sont conservées dans
les maisons), elles ont pour rôle de protéger le village : le sacrificateur
dépose un œuf dans la coupe, ou bien l'écrase sur le crâne du cynocéphale,
et immole un animal dont le sang asperge la statue, ce qui explique,
sur celle-ci, la présence d'un enduit croûteux et de fragments de coquilles.
Plus grandes que les statuettes anthropomorphes, elles révèlent, pour
les plus accomplies d'entre elles, une grande vigueur de traitement.
Chez les Sénoufo, il existe dans quelques villages (notamment chez les
Tyébara et les Kafibélé), la sculpture d'un oiseau mythique (appelé
à tort " Calao " par les marchands locaux non sénoufo, et, à leur suite,
par les catalogues occidentaux, mais les villageois le nomment simplement
Sèjèn, c'est-à-dire " Oiseau "), un oiseau dont le ventre bombé suggère
clairement la maternité. Cette statue entre en scène dans la seconde
phase des rites initiatiques du Poro, soit en ostentation processionnelle,
soit en exhibition statique, posée sur le sol. Toutes ces effigies,
qu'elles soient humaines ou animales, condensent des forces spirituelles,
elles donnent aux esprits l'habitacle d'une forme matérielle ; elles
sont les points de concentration d'un pouvoir surnaturel et apparaissent
toujours comme le support d'un rite : chez les Atié aussi bien que dans
les ethnies du Centre, elles servent d'intermédiaire entre la " féticheuse
" et la divinité. Certaines jouent un rôle dans des cérémonies de guérison,
et beaucoup d'entre elles sont liées à des cultes de fécondité : comment
s'étonner alors que dans les ethnies du Sud-Est, mais aussi chez les
Dan, les statues reflètent un idéal de beauté féminine en pleine maturation
? C'est du reste le cas, au centre du pays, des créations des Yohourè,
des Wan, des Mwan, des Tagbana et des Djimini du Sud, des Baoulé : un
grand nombre de statuettes de ces peuples appartiennent à la catégorie
des conjoints d'un outre-monde, parallèle au nôtre, qui ne se confond
pas avec un simple au-delà. Dans cette conception, tout individu sur
terre possède dans cet ailleurs un conjoint qui s'ajoute à sa famille
réelle, mais qui ne se manifeste ordinairement qu'à partir de l'âge
de quinze ans, lorsque des troubles surviennent (une femme ne parvient
pas à avoir d'enfant, un homme ne trouve pas de compagne durable ; ou
il est impuissant, il se tient pour différent des autres, et estime
que ses semblables le repoussent). Brusquement confronté à l'énigme
de son identité, aux défaillances ou aux exigences de son corps, à un
conflit psychique, l'individu projette son désarroi intime sur ce double
sexuellement inversé qui relève de l'éros comme principe fondamental
des pulsions de vie, et qui exprime une irréductible altérité. La personne
atteinte d'un tel coup du sort va consulter le devin (le komien
ou le ngoïmanfoué) qui dévoile l'origine des ennuis. Comme Autre raison de faire sculpter des statuettes : fixer des génies de la nature, par définition volages et errants, à l'intérieur du village, pour les amener à résider, au moins temporairement, dans une œuvre d'art qui puisse, sinon absorber leur pouvoir, du moins le réguler. A priori néfastes, espiègles, et surtout horriblement laids, voire difformes, les génies de la nature, chez les Baoulé par exemple, peuvent devenir bénéfiques si on les honore convenablement : lorsqu'ils se sont emparés d'une femme, jusqu'à la faire tressauter, courir, trembler, il convient, après consultation d'un devin, que la possédée fasse sculpter une statuette qui devient le réceptacle du génie et qui le représente, non pas tel qu'il est dans la forêt, mais sous des traits idéalisés, magnifiés. La recherche de la perfection esthétique produit une sorte de sublimation des forces élémentaires de la nature : de même que la sculpture transmue en charge positive la négativité du génie, de même l'artiste doit transformer la difformité en beauté physique absolue. C'est pourquoi, à la différence de ce qu'il advient dans la statuaire de l'Asie, l'image ne tend pas à être ce qu'elle représente, ni même son substitut partiel : elle n'est qu'un signe, et une voie d'accès. Du coup, bien souvent, les statuettes de génies interviennent dans des pratiques divinatoires, ce qui est le cas aussi chez les Atié. Chez les Sénoufo, les statuettes sont très diverses de forme et de fonction, mais elles jouent presque toutes un rôle dans l'initiation du Poro : ce sont des effigies de maternité, qui représentent Kaatyeloo, l'ancêtre mythique, ou encore des statues-pilons du Poro, les Déblé, qui atteignent parfois des dimensions monumentales, et qui, précieusement conservées dans un enclos (Sézing), protègent les initiés encore vulnérables : au nombre de deux, elles sont tenues par celui qui ouvre la marche et celui qui la ferme, et qui martèlent le sol avec la base de la statue. Les Sénoufo sculptent aussi des figures (les Déguelé), privées de membres supérieurs, au corps torsadé, et portées, pendant les cérémonies de sortie (mais seulement tous les 21 ans, lors des rites de couronnement des trois cycles de sept ans d'initiation), comme des cimiers, sur la tête. Quant aux célèbres Kafigueledio, ces curieuses statuettes anthropomorphes enveloppées dans un tissu serré autour du cou, percé de deux ouvertures pour les yeux, elles évoquent un esprit qui possède d'énormes pouvoirs pour juger et punir : les bras mobiles, manipulés par le détenteur de l'objet, servent à désigner le coupable; mais c'est l'accumulation d'éléments divers qui renforce la puissance surnaturelle de la statuette et son efficacité rituelle : plumes, pennes, piquants de porc-épic plantés sur la tête, sang coagulé. A la différence de ce qu'il advient en Occident et surtout en Asie, mais aussi parfois en Afrique, comme au Cameroun, chez les Bamileke (avec les poteaux de façade, les piliers sculptés), la statuaire ivoirienne ne répond pas à une volonté de mettre concrètement en relation l'espace sculptural de ses créations avec la forme d'une architecture à laquelle elle serait destinée : elle est par essence autonome, et exprime l'univers plastique dans sa réalité circulaire et totale. A ce titre, elle demeure, pour une large part, un art de l'invisible : les visiteurs étrangers à la communauté ne peuvent naturellement la contempler dans les villages, et elle ne joue aucun rôle ostentatoire, à la différence des masques, qui appellent presque toujours un grand concours de personnes. Aussi, elle relève de cultes privés, ou intimes (ainsi des époux de l'outre-monde), ou limités à un petit groupe de personnes (les cérémonies de guérison avec l'aide des génies de la nature). Gardées le plus souvent dans des lieux plus ou moins secrets (généralement dans la chambre du possesseur de l'objet), les statuettes sont, en tout cas, toujours dissimulées aux regards quotidiens (d'où la stupéfaction, pour ne pas dire davantage, d'un villageois ivoirien qui, en voyage en France, découvre telle ou telle statue d'un culte individuel, exposée dans un musée public...). ... Conclusion II était relativement simple, il y a encore trente ans, de dessiner les traits principaux de l'art ivoirien, paradoxalement parce que les informations chronologiques et les contours esthétiques demeuraient imprécis, et que l'on pouvait embrasser sans trop de difficulté les données essentielles de la création esthétique de ce pays. Rien de tel depuis quinze ans environ : la réalité de terrain est beaucoup plus complexe et riche que ce que les publications des années soixante et soixante-dix ont pu montrer. Bien des pièces inconnues sont apparues depuis, mais certaines identifications sont devenues plus problématiques, car les assurances se sont effacées lorsque l'étude des influences mutuelles a été davantage mise en valeur, et les certitudes anciennes, trop confortables pour l'esprit occidental, et infiniment répétées, se sont écroulées. Combien de catalogues de ventes, d'encyclopédies, d'ouvrages (certains largement répandus en Côte d'Ivoire, comme ceux de Bohumil Holas), et même des livres de classe (à destination des élèves ivoiriens) illustrés d'oeuvres d'art africain, ne proclamaient-ils pas que les Baoulé sculptaient avant tout des " statuettes d'ancêtres " - alors qu'ils ne l'ont jamais fait - si bien que les enfants et les adolescents des collèges et des lycées de Bouaké ou de Béoumi finissaient par se persuader que de tels objets existaient, réellement, quelque part, mais, par mystère, ils n'en avaient jamais vu, réellement vu, dans leur village ! Des pans entiers de création se sont aussi engloutis, comme en un naufrage, il est vrai depuis plus longtemps déjà. Ainsi, bien que les Adioukrou, de la région de Dabou, possèdent de curieuses statuettes de personnages habillés à l'européenne et chaussés de bottines, la statuaire traditionnelle des communautés appelées " lagunaires " (qui n'ont de toute façon peut-être jamais possédé de masques) s'est en grande partie éteinte, sous les coups de boutoir divers de la colonisation, et surtout des cultes syncrétiques, souvent iconoclastes. Plus encore : beaucoup de traditions (les danses masquées surtout) ont été depuis l'Indépendance modifiées dans leur profondeur, dans leur forme tout autant que dans leur fonction. D'objets de culte, quelques masques sont devenus de plus en plus des prétextes à divertissement : le Goli des Baoulé, d'abord transformé, à partir de l'Indépendance, en une cérémonie présentée lors de la Fête Nationale, tend à devenir un spectacle offert, dans un ou deux villages, à des groupes de touristes qui traversent le pays, à la hâte, en voyages organisés. Peut-être est-ce la rançon à payer pour préserver, tant bien que mal, certaines traditions ? En revanche, il existe encore une étonnante vitalité de pratiques anciennes, les plus secrètes, notamment dans les innombrables modalités employées pour neutraliser les forces hostiles de la nature et des hommes, et certains cultes, parmi les plus sacrés, sont encore remarquablement préservés : ainsi, entre autres, du Lo et du Die des Yohourè. Les formes, elles aussi, naturellement, évoluent ; et l'artiste ivoirien, qu'il soit sénoufo ou gouro, dan ou grebo, tente de concilier son art avec son époque. De fait, les statuettes, représentant des femmes ou des hommes habillés des costumes du jour, ou, si l'on préfère, " à l'occidentale ", et tenues parfois pour des " portraits " de colons, sont, c'est bien connu aujourd'hui, tout simplement des " époux de l'outre-monde " - même, il est vrai, si des Ivoiriens ajoutent qu'il s'agit bien, quelquefois, d'évocations de " Blancs " - puisqu'un homme ou une femme baoulé peuvent très bien avoir, dans cet outre-monde, un conjoint européen. Bien plus : l'art vivant de la Côte d'Ivoire témoigne aujourd'hui d'un goût pour le faste et la prolixité de l'ornement, pour la couleur, à défaut peut-être de la maîtrise formelle qui était jadis de règle. On serait tenté de dire que ces pièces révèlent cependant une volonté de renouvellement des thèmes traditionnels. Dans le déploiement de ce chromatisme intense, dans cette recherche plus pictographique que plastique, on pourra voir, selon son inclination personnelle, une exténuation du grand style ou, à l'inverse, la résurgence d'une originalité de terroir, qui vise à proclamer une vive spontanéité, et même une franche naïveté, contre l'asservissement des formes fossilisées dans l'académisme des faux élaborés (parfois avec une virtuosité déroutante, éblouissante) par des ateliers de copistes installés dans les faubourgs d'Abidjan, de Bouaké et de Korhogo, et souvent organisés par des Musulmans d'origine malinké. Quoi qu'il en soit, le désir de produire un objet
agréable à l'œil, ou un masque Alain-Michel BOYER |
|||||||||||